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RAMADAN AU PAKISTAN

 

 

Récit de voyage de deux amis qui partent au Pakistan en période de Ramadan. Un flirt avec la frontière afghane pour mieux comprendre l'implication du Pakistan et des États-Unis dans le mouvement Taliban pendant que les touristes "trekkeurs" s'éclatent sur les pentes himalayennes du K2 !

Auteur : Nicolas POITOU

 

 

 

 

L'avion vient de décoller d'Orly sud, il est 12h30,. La Turkish Air Lines s’est mise sur son trente et un. Hôtesses blondes et charmantes, un Airbus A310 flambant neuf et de la bonne bouffe bien arrosée d’alcool me font oublier un instant notre destination. Nous mangeons sans faim, profitant une dernière fois de la nourriture occidentale. 

Yves est crevé, il n’a pas eu le temps de récupérer de ses derniers déplacements professionnels à l'étranger. Quant à moi, j’ai une sinusite carabinée et la pressurisation de la cabine me procure un sérieux mal de crâne. Alimenté par l'hôtesse en « Tablettes » (aspirine), Yves se fiche de moi, de mon nez congestionné et bouché, des poches que j'ai sous les yeux et des cachets qui n'y changent rien …

Arrivé à 17h, heure locale, nous rejoignons le grand hall de l'aéroport d'Istanbul que nous connaissons bien pour y être passés quelques fois lors de précédents voyages. Comme à l'époque, le duty free est deux fois plus cher qu’ailleurs… Meul file aux chiottes en me laissant surveiller les affaires. Nous avons deux heures à tuer…

Après quatre heures de climatisation "desséchante", nous ne rêvons que d’une chose; un bon coca frais plein de bulles. J’ai des petites coupures en dollars aussi Yves m’adresse un large sourire lorsque je lui annonce que je vais au ravitaillement. Deux dollars cinquante le verre, il faut vraiment avoir soif ! En plus, il n’y a même pas de bulles… Vive la Turquie !

Nous nous retrouvons effondrés sur deux sièges baquets, dos à la salle d'attente du vol pour Karachi. Pendant qu'Yves se repose, je jette un coup d'œil discret sur ses occupants. La plupart des hommes fument tandis que leur femmes, vêtues de sari et couvertes d'un voile, patientent en silence.

Un petit employé moustachu habillé de rouge et bleu pousse rapidement un chariot poubelle dans lequel il vide tous les cendriers. Il renverse au passage celui de deux Pakistanais et s'excuse rapidement avant de disparaître dans la salle suivante. Je me plains une fois de plus de mes pauvres sinus et Yves sourit sournoisement.

Cela fait une bonne heure qu'Yves manie un chapelet musulman que la mère de Zora lui a ramener de la Mecque. Je pars en vacances avec le "prêcheur au plumeau à boules"… Une prière, une boule, une prière, une boule, une prière, une boule… Décidément, ce voyage m'inquiète, Yves embrasse son chapelet ! Le temps passe très lentement, il fait nuit à l'extérieur. Les femmes qui portent le voile laissent pendre une partie de celui-ci et elles n'auront plus qu'à couvrir le reste de leur visage en arrivant au Pakistan. Il est vrai que les touristes occidentales légèrement vêtues, venant d'Izmir ou autre station balnéaire contrastent particulièrement avec les femmes qui attendent notre vol.

En franchissant les portillons, nous faisons à nouveau passer les pellicules photo à la radiographie… Il n'y a que deux touristes en salle d'embarquement, cherchez l'intrus ! Un drôle de sentiment d'angoisse m'envahit lentement. La salle est triste et remplie de moustachus et de barbus. Quelque uns, barbus sans moustache, coiffés d'une calotte me font penser tout de suite à des talibans de base !! Et pour moi, Talibans = Danger.

Il faut dire que 3 semaines avant le départ, je suis tombé un vendredi soir aux infos de 20h sur une exécution publique. Un type, les mains attachées dans le dos, couché de force dans le désert, se faisait trancher la gorge avec un canif… Application crue de la Charia (Loi canonique islamique régissant la vie religieuse, politique, sociale et individuelle).

 Ce reportage m'avait profondément choqué.. Et Claire Chazal de rajouter avec émotion que la cassette dont étaient issues ces images, avait voyagé en contrebande dans de nombreux pays avant d'arriver jusqu'à eux ! Et ceci, bien sûr, se passait en Afghanistan, tout près de la frontière Pakistanaise…

Avec eux se trouve un jeune rouquin d'environ 1m80 portant un collier de poil. Habillé comme les autres, il porte une longue robe et un calot. Yves et moi regardons discrètement ces hommes se grouper à l'écart. Il y a des vieux et un grand type énergique les fait se rassembler sur des sièges, dos au reste des passagers. Maintenant, ils sont sept à être assis sur un banc de 4 places. Le grand a l'air très nerveux et dévisage avec inquiétude les autres occupants de la salle d'embarquement. Le jeune Européen semble obéir au doigt et à l'œil et j'ai l'impression qu'il s'est fait embarquer dans une sacrée galère… Yves me sort de mes pensées négatives en me disant que je vois des méchants partout… Il a sans doute raison, je pars avec beaucoup d'à priori et il le sait. Cela fait 7 mois que je travaille et habite au centre de rééducation de Sancellemoz et j'y ai perdu beaucoup… Comme on dit, j'ai perdu ma vie à la gagner. J'avais ma petite cour et ça fait un bon bout de temps que je ne me suis pas remis en question. Voilà le problème lorsqu'on se crée un environnement stable…

Après avoir embarqué enfin dans un autre A 310 de la Turkish, nous nous retrouvons sur les sièges du milieu, l'avion est plein à craquer. Afin de ne pas attirer l'attention quand nous parlons d'eux, je suggère à Yves d'appeler les pseudo tallibans de base, les quilles ! C'est vrai que je trouve qu'avec leur longue robe claire et leur calotte, ça y ressemble pas mal… Yves éclate de rire. Les quilles arrivent, ils ont été séparés par le contrôle des cartes d'embarquement et passent vers l'arrière de l'appareil. Le grand rouquin, arrivé à la traîne, trouve une place séparée des autres… Il s'installe à coté d'Yves, je n'y crois pas… Mon cœur bat la chamade et pourri comme je suis, je dis à mon pote de lui poser des questions… On en tient un !!!

Les voilà partis dans une discussion à laquelle j'échappe en raison du bruit des réacteurs. Quelques minutes plus tard, celui qui semble faire office de chef revient pour lui dire de façon assez convaincante qu'il y a de la place pour lui à l'arrière… Enfin seuls, Yves me résume le contenu de leur discussion.

-               Y: Il est Allemand, il se rend à Raiwind, à 50 km au sud-ouest de Lahore pour retrouver des frères musulmans.

-               N: Où ça ?

-               Y: A Raiwind, d'ailleurs, ils nous y invite si on veut…

-               N: Ouais, pourquoi pas.

-               Y: A priori, c'est un grand centre de formation Islamique, ça peut être intéressant comme reportage.

-               N: Tu m'étonnes. Mais tu l'as trouvé comment, bien dans sa peau ? Il est là de son plein gré ou l'as-tu trouvé manipulé ou endoctriné ?

-               Y: Non, il a l'air hyper serein, bien dans sa peau. Il m'a raconté qu'il s'est convertit alors qu'il se sentait perdu. Drogué, il vivait dehors, un autre délaissé de notre société. Un jour, quelqu'un lui a donné de l'amour, du pain, de quoi dormir au sec et au chaud. Ce quelqu'un etait musulman… Voilà son histoire.

  Mon voisin, la trentaine, habillé à l'occidentale, nous demande en anglais.

  -               Le voisin: Vous êtes français ?

-               Nous: oui

-               Le voisin: Vous allez à Karachi ? Vous allez y rester ?

-               Nous: Non, on va prendre le train pour Lahore.

-               Le voisin: Vous devez faire très attention avec le train. Il y a beaucoup de vols, beaucoup de problèmes au Pakistan avec la police et l'armée.

   Merci du conseil l'ami… On n'a pas finit de s'amuser….

 

Lundi 21 décembre 1998.

Des dizaines de tapis sont étenduss dans les salles d'embarquement de l'aéroport de Karachi. Les fidèles, vêtus de blanc font la prière à genoux. Me voilà déjà bien dépaysé !!! Yves taille la route pour récupérer nos affaires et je lui emboîte le pas. Pendant l'attente des sacs, je file changer 150 dollars et récupère 7070 roupies, ce qui nous fait un francs pour 9 roupies. En gros, si on veut acheter, on divise par 10 et on ajoute un peu. Je planque la grosse liasse de roupies ainsi que trente dollars en petite coupure dans la pochette ventrale dissimulée sous mes vêtements. Le reste de l'argent se trouve enfoncé dans une ouverture de la doublure de mon pantalon, pas de risque d'être volé, sauf si on me pique mon futal !!

Les sacs au dos, deux autres sacoches à appareils photos en bandoulière, nous franchissons les portes extérieures pour nous retrouver dans une foule grouillante de chauffeurs de taxi, de rickshaw et de porteurs de bagages. C'est fou comme les aéroports d'Asie se ressemblent, lorsqu'on franchit les portes extérieures !!!

Après nous être frayés un chemin très énergiquement jusqu'à la route, nous éprouvons le besoin de respirer, de sentir le pays… Il doit faire une dizaine de degrés à tout casser et on sent très bien l'humidité ambiante. Il est 5 heures du matin. Nous nous retournons au bout de quelques dizaines de mètres pour découvrir le magnifique bâtiment moderne de l'aéroport.

A l'écart des taxis, mais pas des escadrilles de moustiques, nous nous préparons tranquillement pour la suite des événements. Couteaux suisses et pinces à la ceinture, ponchos et pharmacie sur le dessus des sacs, dictaphone en poche, nous prenons un cachet contre le palu et nous voilà fin prêts à affronter les chauffeurs. Trois d'entre eux nous ont aperçus et viennent à notre rencontre, nous allons pouvoir négocier sans nous presser, dommage pour eux ! Après avoir choisi le moins cher (200 roupies), nous partons en direction de la gare ferroviaire de Karachi.

Le taxi avance dans la nuit, il roule à gauche et nous ressentons nettement la fatigue. Le chauffeur nous assaille de questions en anglais, est-on musulmans, d'où vient-on, que vient-on faire au Pakistan. Il nous demande vite si nous voulons de la drogue, du hachisch, de l'héroïne, etc...

Nous quittons les larges avenues pour nous engager dans des ruelles plus étroites et plus sombres lorsque le conducteur tourne à gauche pour s'arrêter sur le bas coté. Deux militaires en armes sortent de la pénombre. Qu'est-ce que c'est que ce bordel encore. Le soldat me fait signe de descendre du véhicule à travers le carreau. Je jette un coup d'œil à Yves, ses sourcils sont froncés et il interroge méchamment du regard le chauffeur. Je sors pour le moins inquiet et le militaire écarte mes bras en croix pour commencer une fouille en règle…

  -            Le soldat : Passeport ?

  Je le sors de ma pochette et lui tends. C'est à peine s'il l'ouvre pour me le rendre immédiatement… Il plonge alors sa main dans ma pochette ventrale et commence à fouiller. D'abord surpris, je lui attrape les poignets pour faire le ménage à sa place mais il m'écarte violemment les bras à nouveau. Le voilà qui sort mes dollars un par un pour me les rendre ensuite. Tout le fric quitte la poche ventrale pour arriver chiffonné dans celle de ma fourrure polaire… Je surveille ses mains mais l'angoisse me gagne et appelle Yves qui engueule le chauffeur et son acolyte. Il sort aussitôt et s'interpose virilement en lui demandant ce qu'il se passe. Le soldat, surpris par tant d'audace recule d'un pas puis saisit les deux mains d'Yves et les sert chaleureusement en souriant "no problem, no problem, welcome, you can go"… Je n'y comprend rien… Nous retournons nous asseoir à l'arrière du taxi puis repartons interloqués vers la gare. Furieux de ce qui vient de se passer, je demande très fermement au chauffeur:

  -            N: Pourquoi avez-vous stoppé ici ?

-            Le chauffeur: Police Pakistanaise, fils de pute, beaucoup corruption au Pakistan, beaucoup problèmes.

C'est alors qu'un autre policier barre la route, le taxi ralentit… Ce n'est pas possible, nous avons à peine fait cent mètres ! Le fonctionnaire est au milieu de la route, les bras levés. Le conducteur appui sur le frein et glisse par la fenêtre un billet dans la main du flic puis repart sans dire un mot sur les chapeaux de roues !

-            Y: Sans commentaire

-            N: Tu m'étonnes, quel bordel ici.

-            Y: En fait, les plus dangereux, ce sont les flics et l'armée. Faut qu'on fasse hyper gaffe, ils te foutent de la drogue dans ton sac au moment d'une fouille et après ils t'alignent. Il faut qu'on vérifie le contenu de nos sac régulièrement.

-            N: Okay.

-            Y: D'ailleurs, t'es sûr qu'il t'a rien pris le flic, en te fouillant ? Tu as bien regardé ses mains ?

-            N: Ouais, je crois.

-            Y: On arrive à la gare.

-            N: Encore une autre galère en vue.

-            Y: Pourquoi ?

-            N: Parce que si c'est comme en Inde, ça risque de ressembler à un immense dortoir, des dizaines de quais dans tous les sens et le parcours du combattant pour décrocher un billet et pour trouver ton train.

  Nous payons avec rage le taxi puis pénétrons dans la cour des miracles… Des dizaines de pauvres gens dorment à même le sol protégés du froid par de vieilles couvertures ou des châles. Je m'adresse au premier guichet sur la droite. Il est 5h30 du matin et les gens se bousculent sans gêne pour accéder aux renseignements. Je suis bien plus grand qu'eux et je joue fermement des coudes pour me glisser dans la queue. Certains progressent accroupis pour me doubler lorsque j'arrive enfin au guichet pour demander deux billets pour Lahore. Je crois comprendre qu'il y a un train express dans une heure mais il faut d'abord aller au service des réservations. A peine ai-je retiré ma tête de l'ouverture du guichet qu'une nuée de gens me chasse vers l'arrière pour prendre ma place, quel bordel.

Je rejoins Yves qui garde les sacs avec sa vigilance habituelle. De ce côté là, je n'ai pas de soucis à me faire et le jour où on piquera un sac dont Yves a la garde n'est pas encore levé. Le trajet dure 20h, ça nous fait arriver à Lahore vers 23h, et on a déjà une nuit blanche dans les pattes… Finalement, nous optons pour faire une escale à Multan, une grande ville du Penjab et de nous y reposer. D'après le gars de la gare, nous y serons vers 16h, il fera donc jour ! Le guichet N°5 des réservation est fermé pour le moment.

Habillés d'une longue chemise qui tombe sur un pantalon large, des voyageurs nous confirment qu'il ouvre à 6h30. Nous avons une petite heure devant nous. Le quai n°1 se réveille doucement et je vais acheter un coca à un marchand ambulant. Ne sachant pas le prix, je fais comme d'habitude; je donne un tout petit billet et tourne négligemment la tête comme si je connaissais le tarif. Là, je n'ai quand même pas donné beaucoup, 10 roupies, environ un franc vingt. Le type me rend 3 roupies, extra, le coca est à 80 centimes ! J'annonce la bonne nouvelle à Yves qui me répond qu'un pays où le coca est à ce prix là ne peut être que bien… Trois mètres plus loin, un travesti complètement maquillé nous jette un regard pervers, nous écarquillons les yeux. Les autres personnes se moquent de lui et le voilà qui repart vers la sortie en dandinant des fesses d'une façon provocante et en baragouinant de sa voix efféminée des trucs que l'on ne comprend pas et c'est tant mieux ! C'est au tour d'un policier de s'approcher de nous, méfiance ! L'homme maigre de type indien s'adresse à moi avec un grand sourire, Yves est sur ses gardes.

  -            Le flic: Vous avez besoin d'aide ?

-            N: Non merci, nous allons à Multan par le train express.

-            Le flic: Okay, venez, je vais prendre les billets pour vous.

-            N: Non, merci, c'est bon.  

Et le voilà qui part bille en tête vers les guichets de l'entrée. Nous sirotons nos coca lorsqu'il revient à la charge pour me demander de l'argent.

-            Le flic: Donnez-moi 2 000 roupies, je prend vos tickets.

-            Y: Combien ?

-            Le flic: 2 000 roupies. (En insistant de plus belle).

Yves se tourne vers moi.

-              Y: Il veut nous enfler de 500 roupies celui là, c'était 1340 roupies tout à l'heure.

Décidément très chiant, le policier m'entraîne par le bras vers le hall d'entrée. Yves veille au grain en nous suivant. Il me fait signe d'attendre pendant qu'il va prendre les billets. C'en est trop, ça suffit comme ça! Nous bousculons le policier avec diplomatie, prenons sa place au guichet, faisant mine de ne pas l'avoir reconnu et commandons nos réservations au tarif normal, et là, c'est magique, le flic disparaît instantanément. Je retourne ensuite au guichet N°1 pour acheter les billets, puis au N°5 pour faire valider les réservations, c'est à dire, un numéro écrit à la main sur deux tickets en carton. Nous avons pris la "upper class", la grande classe quoi !

Rassurés d'avoir des places pour filer d'ici, nous retournons vers le quai. Je laisse Yves une fois de plus pour aller chercher de l'eau en bouteille, c'est 40 roupies le litre donc plus cher que le coca ! En revenant j'aperçois quatre ou cinq policiers en train de se moquer ouvertement de la tantouze de tout à l'heure. Elle, ou plutôt il, est en larmes et ils rient de plus belle. Vivement qu'on se tire d'ici…

Le train entre en gare avec vacarme, une énorme locomotive diesel tire une bonne vingtaine de wagons délabrés. Il s'agit de trouver notre voiture, aucun numéro n'est inscrit dessus. Un groupe de gens bien habillés nous renseignent dans un anglais parfait et nous investissons notre future demeure pour les 15 heures à venir. L'intérieur du wagon est très particulier. Beaucoup plus large qu'en France, il est équipé de deux rangées de sièges inclinables défoncés mais très confortables. En les allongeant complètement, nous avons quasiment 2m d'espace pour dormir. Je ne vous parle pas des repose-pieds et des deux vieux téléviseurs qui pendent au plafond. C'est génial, si les Anglais ont fait quelque chose de bien dans ce pays, ce sont bien les trains. On va pouvoir roupiller comme des loirs. Aussitôt dit, aussitôt fait, nous nous endormons très profondément…

Régulièrement, et chacun notre tour, nous émergeons du coma et faisons un tour pour nous dégourdir les pattes arrières. La porte extérieure est ouverte et pour filmer ou prendre du vent et de la poussière dans la figure, c'est nickel. A chaque arrêt en gare, nous descendons quelques minutes puis retournons roupiller. Au milieu de l'après-midi, "Godzilla" passe à la télé et les riches occupants de la "upper class" se lèvent tour à tour pour étendre un tapis dans le couloir et prier avec ferveur.

 -            N: Ce serait cool de vivre dans un wagon comme celui-ci, regarde comme c'est large. Tu mets le salon à un bout, la cuisine avec bar à l'autre. Vu l'épaisseur des cloisons et les barreaux aux fenêtres, pas de risque d'effraction, Qu'est-ce que t'en penses-tu ?

-            Y: Ouais, (en soulevant son cache pour les yeux), on vivrait comme dans "les mystères de l'ouest".

-            N: C'est ça, bonne nuit Gordon !

-            Y: Non, moi c'est James West !

-            N: T'as raison, bonne nuit Gordon !

Le train sera en retard, nous sommes à 4 heures de Multan et il va faire nuit. Vers 17h40, nous mangeons notre premier repas de la journée à bord. Le serveur retourne les repose-pieds et installe un plateau avec des Chapattis (Galettes de pain), de la viande épicée et du riz sur lesquels nous nous jetons, affamés. Le ramadan est de rigueur et nous le respectons. D'une part pour être en accord avec le pays et ses habitants et d'autres part, parce que ça fera du bien à ma panse de veau noyé !

Finalement, on finit par descendre avant notre destination. Bahawalpur, nous voilà. Le guide "Lonely planet", la bible d'Yves, contient toutes les informations que l'on veut et même celles que l'on ne veut pas !

A cinq minutes de marche de la gare, nous dégotons un petit hôtel à 250 roupies la chambre double. Tout va bien si ce n'est qu'il m'est impossible de  rentrer dans ce voyage, je ne suis pas du tout en harmonie avec le pays. Yves semble beaucoup plus paisible que moi. Vers 19h, nous quittons notre petite piaule pour aller sentir la température du coin et marcher un peu. En descendant une grande avenue sombre à la boussole, des charrettes, tirées par des ânes nous doublent ou nous croisent sans faire attention à nous. Après vingt minutes de marche dans le froid brumeux, nous  arrivons sur une place où quelques magasins éclairent la route défoncée. J'y achète des "Mosquito coïl", (serpentins anti-moustique). Plus loin, des échoppes de location de  vidéo exposent leurs cassettes. On y trouve de tout et en l'occurrence, des films américains qui ne sont pas encore sortis au cinéma en France. Ils louent également des disques laser vidéo d'un format que nous ne connaissons pas, des VCD, ils n'ont pas l'air de connaître les DVD. De retour à l'hôtel, nous discutons brièvement de la suite des événements mais la faim nous pousse dehors une nouvelle fois. A peine sorti, un dromadaire tirant une charrette équipée de roues de voiture, émerge du brouillard humide et froid puis disparaît dans la nuit, ambiance... Nous mangeons un truc qui m'arrache la gueule… Yves est immunisé contre les piments, il est tombé dedans quand il était petit. Dodo à 20h !

 

Mardi 22 décembre 98

Mauvaise nuit, réveil à 4h du matin en pleine forme, c'est à dire minuit en France, autrement dit, je subis le décalage horaire dans le mauvais sens, chercher l'erreur ! Au petit matin, je réveille Mac Meul en lui tapant dessus, j'adore ça ! Surtout quand il est coincé dans son duvet et qu'il ne peut pas se défendre.

Sans rien dans le ventre, nous quittons l'hôtel rapidement. Il y a un brouillard à couper au couteau, mon nez dégouline et je suis crevé…

Yves semble être dans le même état que moi, sauf en ce qui concerne le nez !!

Nous marchons une bonne heure dans le quartier résidentiel avant d'arriver au souk de Bahawalpur. Les marchands ouvrent lentement leurs stores pendant que des gens accroupis en cercle se réchauffent autour de petits feux de bois et de déchets. Ils répondent à nos signes de bonjour par de grands sourires.

Mon estomac gargouille et j'achète quelques bananes que nous partageons rapidement dan une rue qui longe un cimetière pour éviter d'être vus. Voilà donc deux chrétiens qui mangent en juif dans un pays Musulman !!! En tous cas, à peine deux jours après notre arrivée, nous brisons le Ramadan en bouffant des bananes devant un cimetière ! Pardon !

Après un rapide tour dans le marché en plein réveil, de nombreuses personnes viennent nous indiquer notre chemin vers les bus pour Multan. La plupart des gens qui ne sont pas en haillons parlent anglais, sinon la langue la plus répandue semble l'Ourdou, impossible à comprendre sauf "Choukria", et  qui veut dire "Merci". Nous quittons les ruelles de terre en suivant un guide improvisé pour arriver sur une grande avenue.

La cour qui renferme le terminal de minibus est pleine à craquer de véhicules et de voyageurs qui attendent. Comme à chaque fois durant tout ce voyage, il y a toujours un bus en partance dans l'heure. Nous payons deux places et nous nous engouffrons à l'arrière du van. Je suis tassé contre la fenêtre arrière gauche et Yves m'écrase complètement ! Il y a douze personnes dans le bus et les voisins d'Yves rouspètent car avec nos deux carrures l'une à coté de l'autre, on tient trois places !!!  

Il est 8h30, il doit faire 3° et il y a un brouillard à y perdre ses pieds et son pote ! Le minibus avale les kilomètres, croisant une bonne douzaine d'accidents entre camions, voitures et même des cars !!! Des cabines écrasées, des camions couchés ou encastrés les uns dans les autres agrémentent notre cauchemar routier. Et ce débile qui fonce à 90 km/h dans la purée de pois, nous remercions le seigneur ou Allah ou qui vous voulez qu'on nous ait placé à l'arrière du bus. En cas de choc, on ira s'amortir sur les autres… Au bout de trois heures de trajet dans l'angoisse, je prends appui sur le montant de la fenêtre pour soulager un peu mes fesses et, dans un craquement sinistre, l'ensemble de la fenêtre se dessoude ! Maintenant, la fenêtre ne coulisse plus mais c'est toute la partie haute de la cloison qui bâille !!!. Non seulement je risque de me retrouver sur la route avec un morceau de bagnole dans les mains mais en plus, ça caille velu ! Malgré la cocasserie de la scène, Yves esquisse un léger sourire mais ils est tout pâle et son ventre le fait souffrir. D'après lui, ce sont les fruits de ce matin qui ne passent pas mais étant donné qu'on peut à peine bouger un bras, on attendra l'arrivée pour envisager un éventuel traitement "anti-banane pourrie".

Après 4 heures et 115 km d'inquiétude, nous arrivons en vie à Multan, la ville semble grande et l'agitation est impressionnante. Des gens courent ou marchent au milieu d'une cohue de charrettes, d'ânes, de bus, de camions et de rickshaws. Il y a des centaines de mouvements dans un vacarme assourdissant ! C'est bien simple, on est obligé de crier pour se parler et de se surveiller sans arrêt pour ne pas se perdre de vue. Le tout est baigné par un temps frais, humide et voilé par un mélange de brouillard et de pollution. Yves et son guide lonely planet font des merveilles et, après quelques minutes de bousculade, nous arrivons à l'hôtel "Shabroze". Après y avoir posé nos sacs, nous filons voir le souk. En chemin, un type nous double en attelage et nous fait signe de monter. Drôle de taxi à 10 roupies qui nous dépose devant la grande porte du vieux souk du centre de Multan. On a l'impression d'être sur une autre planète ou dans un film de science fiction: "Stargate", nous voilà !

Les bâtiments en bois surchargés de vieux motifs décrépis s'inclinent à la limite de l'effondrement vers le centre de la place. La grande porte massive du bazar étouffe entre les fils électriques en haut et la cohue de la ville plus bas. La poussière, la nuée humaine et le bruit étourdissant donnent à la scène que nous avons sous les yeux des allures de film hollywoodien. Mais comme tout cela est bien réel, nous mitraillons à coup de déclencheurs et de flash tout ce qui bouge autour de nous.

Nous nous enfonçons dans les étroites ruelles de terre, bordées d'échoppes multicolores. Nous sommes dans la partie des vêtements. Châles, saris, voiles, rouleaux et pièces de tissus illuminent la petite allée qui serpente dans le cœur du vieux marché. Nous marchons toujours tout droit, restant sur la ruelle principale afin de ne pas nous perdre car, avec ce monde et tous ces petits magasins identiques, nous sommes au creux d'un gigantesque labyrinthe. C'est le premier jour que nous faisons des photos et ça fait du bien. A chaque fois que nous demandons à quelqu'un s'il accepterait de se faire photographier, c'est un grand sourire qui nous accueille. Les voisins, les enfants ou les vendeurs viennent prendre part au cliché avec un évident soucis de mise en scène. Ils prennent alors une pose qu'Yves ou moi avons beaucoup de mal à leur faire quitter pour donner un semblant de naturel à la scène. Plus loin, alors que l'animation des ventes s'éloigne, des enfants jouent au cricket avec des briques, des bouts de bois et des battes de fortune. Dans ce sport, le Pakistan occupe le troisième rang mondial derrière l'Afrique du sud et le Bangladesh.

Un peu crevé, nous nous retrouvons dans un rickshaw pour retourner à l'hôtel lorsqu'un un troupeau de buffle ralentit notre course. Le chauffeur, exaspéré roule alors rageusement sur les pattes arrières du dernier animal… Un peu le coup du caddie de supermarché, ça doit faire très mal, Yves et moi sommes interloqués par cette marque de méchanceté. D'ailleurs, en ce qui concerne les caddies, il semble incroyable que de nos jours, il n'y ait pas un système d'arceau ou de protection pour éviter ce genre d'accident.

La chambre ressemble comme deux gouttes d'eau à sa consœur d'hier. Deux lits avec une espèce de couette fine, dense et pas très propre. Pas d'eau chaude, pas de douche mais des robinets à 60 cm du sol qui permettent de remplir un seau pour se laver accroupis. Aujourd'hui, il a dû faire 10 à 12° dans la journée et le soleil a commencé à percer vers 14h. Yves a une veste K-way doublée et moi une fourrure polaire simple, ce n'est pas suffisant et demain, je m'achète un grand châle, c'est décidé !

Un peu plus tard, nous repartons visiter le reste de la ville, direction, un vieux fort et une grande mosquée. Toujours en triporteur, nous contournons le bazar puis stoppons la course au pied des bâtiments recherchés. Deux pellicules photos y passent avec des compositions diverses… Des jeunes qui font de la musculation sur fond de mosquée, des enfants qui jouent au cricket sur fond de mosquée, des centaines de rapaces Milan et de pigeons qui tournoient dans le ciel au dessus de la mosquée et j'en passe. Yves me parle alors d'un groupe de jeunes qu'il a vu tout à l'heure près d'une autre mosquée. Il m'explique que ceux-ci, contrairement à ceux de l'avion, avaient l'air de "super-quilles", ça promet...

Dans le petit parc qui jouxte le fort, nous nous accordons notre premier moment de détente depuis trois jours en lézardant au soleil. Mais la nuit commence à tomber et Yves m'emmène vers l'endroit où il a aperçu le groupe.

Quelques minutes plus tard, il me dit de regarder discrètement en direction de la place de la mosquée. Il y là une espèce de stand ou campement au beau milieu du carrefour. Des planches sur tréteaux entourent quelques couvertures mal tendues sur des piquets qui font office de tentes. Trois jeunes à la barbe naissante et coiffés d'un bonnet afghan siègent derrière un grand étalage de revues, de livres et de posters. Ils contrôlent le volume d'un magnétophone à cassettes relié à un haut-parleur qui crache à la volée des incantations où le nom d'Allah tient une bonne place. Accrochés un peu partout sur les couvrantes, des drapeaux blancs couverts d'inscriptions noires encadrent des posters très explicites… Une botte qui écrase le drapeau américain, un Coran avec une kalachnikov qui en sort, etc.

Effaré, excité, intéressé et surtout effrayé, je reste à l'écart pour observer la scène lorsque Yves me prend par le bras et m'emmène les voir ! Mon cœur bat la chamade quand j'aperçois les couvertures des nombreux livres exposés et des posters anti américain et anti indien. Nous faisons l'air de rien, blasés en détaillant les revues et lorsque je fais mon plus joli sourire pour leur dire bonjour, un regard glacial m'accueille avec un : " Are you muslim ? "

Et bien non, je ne le suis pas ! Sa bouche et son visage se ferment d'une façon définitive, en ce qui me concerne. Yves, avec sa connaissance de l'Islam et son teint basané, passe pour un palestinien sous l'admiration des jeunes islamistes. Il arrive à recueillir des 'informations tandis qu'un des jeunes me dévisage comme si j'avais la peste, la peste chrétienne ! Je n'ai qu'une envie, c'est qu'Yves cesse de discuter, de feuilleter les revues propagandistes et qu'on se casse d'ici ! La façon dont ce jeune m'a regardé m'a glacé les os. Ces gars doivent avoir entre 17 et 22 ans, pourtant, on sent une motivation à toute épreuve derrière leur regard. Il fait trop sombre pour faire des clichés, et ce n'est pas plus mal, car je ne me vois pas leur demander de tenir la pose… Yves leur demande quand même et obtient un refus prévisible…

C'est la fin du ramadan et au milieu d'une foule souriante,  nous achetons des beignets à peine sortis d'une grande marmite pleine d'huile noire bouillonnante. Ce n'est pas mauvais, on dirait une pâte à base de pommes de terre et de piments. Nous prenons aussi des sortes d'acras de viande, oignons, de légumes et de piments… J'ai la bouche en feu mais nos estomacs sont temporairement calmés et à dire vrai, on s'est régalé. Nous rentrons à l'hôtel en discutant avec passion de ce que je viens d'éprouver avec les "Quilles de base" et Yves tente de me calmer en relativisant. Nous y retournerons demain, lorsqu'il fera jour pour en savoir plus.

Pour l'instant, c'est retour à fond les manettes vers l'hôtel car quelque chose n'a pas été accepté par les intestins de mon pote. Pendant qu'il s'affaire aux toilettes, Yves m'explique en long et en large que je n'ai pas coupé les bouts de sa banane d'hier… Mais il paraît que c'est très bien de se vider car ça purge, etc... Mais je n'ai quand même pas coupé les bouts de la banane de Mac Meul!

Et nous nous couchons tout de même dans la bonne humeur…

 

Mercredi 23 décembre 1998

Réveil à 11h du matin, on a dormi comme des marmottes, le pied !!! Nous nous habillons rapidement pour filer en rickshaw à la gare afin de réserver les billets de train pour Lahore. Yves, qui a reçu à l'hôtel les conseil avisés d'un certain Mister Rachid, n'arrête pas de répéter qu'il serait bien plus judicieux de prendre un bus Mercedes (s'il vous plaît) de nuit, ce qui nous ferait économiser une nuit d'hôtel. En plus c'est plus rapide et plus économique que le train... Je n'y tiens pas vraiment car j'ai trop passé de nuit blanches, les genoux coincés et le dos cassé sur des sièges de car… J'insiste donc pour faire la queue au guichet et c'est le bordel habituel, les bousculades, les cris, les réservations qui traînent, etc. Tout ça pour qu'on finisse par me dire que le train arrive vers 5h du matin et qu'il risque d'avoir entre deux et quatre heures de retard, laisses tomber ! L'idée d'Yves semble la plus raisonnable, je suis de mauvaise humeur, normal, non ? Yves me dit que ce n'est pas sa faute, c'est mister Rachid !!!

Nous repassons à l'hôtel faire les sacs car ce fichu voyage en car est pour cette nuit ! L'après-midi se passe à visiter une autre mosquée citée dans les guides. Juste de l'autre coté de la grande avenue, nous avons repéré un grand réservoir d'eau douce duquel on devrait pouvoir faire de bonnes photos d'ensemble. Le problème est que ce lieu sain est entouré de camps militaires et qu'il est interdit de photographier, ça semble compromis. Yves traverse à nouveau la rue et se dirige vers la mosquée et je reste seul, dos au château d'eau avec la tentation du diable. Un coup d'œil à droite, un à gauche, j'enjambe la barrière et grimpe rapidement le petit escalier en béton qui s'enroule autour du réservoir. Au deuxième tour, les 25 mètres de vide m'obligent à continuer ma progression à quatre pattes, vive le vertige ! Tapis derrière une petite balustrade en ferraille, je prends rapidement mes clichés puis redescends en regardant partout sauf en bas. Je ne regrette pas qu'Yves ne soit pas monté car à chaque fois que l'occasion se présente, il prend un malin plaisir à se pencher dans le vide pour déclencher mon trouble et C'EST PAS MARRANT DU TOUT !!!

Je le rejoins plus tard dans la cour, sous de magnifiques portes voûtées et ornées de faïences bleues et blanches.

Encore un rickshaw, encore un mausolée, encore des photos puis retour vers les extrémistes avec la ferme intention de les immortaliser, j'en frémis à l'avance... Des marchands de graines se sont installés juste sous une porte de la cité et des centaines de pigeons picorent les rebuts de leur tri rigoureux. Afin de réaliser une bonne photo, Yves se poste en contre bas, prêt à shooter. Je prend alors mon élan et cours en hurlant dans la nuée de volatiles effrayés. Les passants, aussi effrayés que les pigeons, me dévisagent d'un œil noir mais ce n'est pas grave, le cliché devrait être réussi. Beaucoup de ces pigeons sont en vente, ils portent alors à leur patte une bague creuse susceptible de recevoir un message. Cet ancien moyen de communication reste au goût du jour au Pakistan.

Ca y est, j'aperçois nos jeunes extrémistes de la veille, fidèles au poste ! Il y a un monde fou sur la place et pour les prendre de loin, il va falloir jongler. Je me trouve un poste bien abrité, derrière un poteau électrique et commence à ajuster mon téléobjectif. Les marchands et les piétons qui m'entourent m'observent attentivement, je suis extrêmement mal à l'aise. Alors que j'essaie de viser entre les passants et les véhicules en tous genre, la silhouette de Yves apparaît en plein centre de mon viseur ! J'écarte mon œil de l'appareil, il est devant moi à une quinzaine de mètres, au beau milieu de l'avenue et bien en vue de tout le monde… Mais qu'est ce qu'il fout là ?

En fait, il ne peut pas être mieux placé, au milieu de la cohue des voitures, juste en face du stand, il mitraille ouvertement et sans complexe… En ce qui me concerne, je suis terrorisé et commence à observer qui pourrait bien nous attirer des ennuis… Il y a des guetteurs ou des surveillants sur la droite du campement et s'il n'ont pas vu Yves, c'est qu'ils sont bigleux…

Je le rejoint rapidement pour lui signifier mon inquiétude mais il ne semble pas tenir compte de mes arguments et nous traversons la grande place. Je suis de plus en plus inquiet, j'ai l'impression qu'il y a des centaines de regards posés sur nous, sur notre culot et notre manque de respect.

Il n'y a pas trente six solutions pour les prendre malgré eux, Yves détournera leur attention en discutant pendant que je les prendrai de loin.. Bonjour le plan de guerre !

Posté derrière un marchand d'oranges, Je regarde mon ami s'approcher du stand. Il s'empare d'une revue propagandiste et feuillette tranquillement lorsque le cliquetis de mon appareil retentit pour la première fois. Je cache rapidement mon matériel derrière mon dos mais il est trop tard, l'un des jeunes m'a repéré et ne me quitte plus des yeux. De longues minutes passent avant qu'il ne détourne le regard, c'est à mon tour de jouer et l'appareil photo quitte mon dos pour s'aligner sur l'objectif. Merde, le jeune au bonnet rouge me regarde encore et il n'a vraiment pas l'air content. Je dois me concentrer pour retrouver un rythme cardiaque normal entre chaque photo volée.

A un moment, je suis tellement pris sur le fait que dans la panique, je fais un quart de tour brutalement et appui involontairement sur le déclencheur prenant en photo une femme complètement voilée en pleine poire… Voilà qui ne va pas arranger mes affaires ! La foule, sans sourire, m'observe, il faut qu'on fiche le camp de là au plus vite.

Yves revient enfin en se mordillant les lèvres. Son regard suffit à dire qu'il est temps, je lui emboîte le pas et nous disparaissons le plus rapidement possible dans la foule. Surveillant régulièrement que nous ne sommes pas suivis, nous tournons à droite, puis à gauche, puis encore à droite…

Tout va bien ! Nous sommes derrière un grand mur, au beau milieu d'un troupeau de buffles gardé par des enfants. Alors que je reprends mon souffle et mes esprits, Yves sort fièrement de sa poche ses trophées. Il a acheté deux pin's, un du "Jehad noir" et un magazine sur les buts et les principes de la "Jehad", la guerre sainte. Ce sacré Mac Meul m'a scié sur ce coup là !!! 

Pour retourner à l'hôtel sans passer par la place, il va falloir traverser le grand marché du centre à la boussole et nous nous retrouvons dans de petites ruelles d'un mètre de large parcourus par des enfants souriants. Nous voyant hésiter sur la direction à suivre, un passant bien enrobé s'approche de nous.

Celui-ci nous demande si nous sommes musulmans, normal…

Puis, d'où nous venons, normal aussi…

Puis, pourquoi nous avons photographié les jeunes extrémistes de tout à l'heure, ça c'est plus du tout normal…

Cela fait bien une heure que nous nous éloignons du stand dans ce labyrinthe et au beau milieu de nulle part, le premier venu nous demande avec un ton réprobateur pourquoi on a pris en photo le book's shop.???

Aie, aie, aie, Yves et moi faisons mine de ne rien comprendre à ce qu'il nous dit et nous nous éclipsons, très, très, très mal à l'aise… C'est fou comme on peut perdre la notion des langues dans certains cas. Nous sommes mal à l'aise car, en effet, nous avons manqué de respect à ces gugusses, par acte mais aussi par pensée, ce qui est plus grave. Aussi tordus, aussi intégristes soient-ils, ce type vient de nous mettre le nez dans notre caca…

Nous retrouvons enfin les ruelles marchandes et la foule que nous avons déjà côtoyé me rassure et m'apaise. Les couleurs du soir enflamment la grisaille des écharpes et des couvertures que les pendjabis portent pour se protéger du froid. J'achète un châle au passage pour l'équivalent de 14 francs et me couvre les épaules et le cou afin de poursuivre la traversée de cette interminable cour des miracles. Deux heures plus tard, nous sortons du marché par une mauvaise porte. A l'arrière d'un rickshaw, nous nous retrouvons coincés dans un formidable embouteillage de vélos, de piétons, de charrettes à ânes, à cheval, de motos de camions et de bus multicolores.

Le soir tombe et la ville grouillante se prépare à briser le Ramadan et nous faisons de même. Avec un groupe de gens sympathiques sur le grand carrefour qui jouxte notre repaire, les beignets et les acras de légumes quittent l'huile noire et nauséabonde et disparaissent dans nos gosiers, le tout arrosé d'une bouteille de Pepsi, le top… Les lits nous accueillent à bras ouverts, sacrée journée !!

Nous passons une bonne partie de la soirée à évoquer les raisons de notre séjour ici. La parution d'articles éventuels, les droits des photos, les noms cités, comment se repartir le travail, les retombées, etc. Nous finissons par tomber d'accord, comme toujours…

Après avoir rangé les sacs, nous quittons la douce chaleur de la chambre pour rejoindre, dans un brouillard glacial, l'arrêt de bus situé à 300 mètres de là. Il est 23h et nous patientons en compagnie d'une vingtaine d'hommes dans une salle d'attente. Une vieille télé diffuse des programmes religieux. Une cloison en bois isole un quart de la salle. Derrière elle, les femmes attendent entre elles.

Le brouillard est tellement dense que l'on ne voit pas de l'autre coté de la rue… Déjà, les cars de jours, c'est folklo, mais alors de nuit, dans le brouillard, c'est carrément dangereux…  Yves n'a pas du tout sommeil et moi non plus !

En voyage, la notion de repos change complètement de celle que l'on a dans notre environnement quotidien. On récupère plus vite, plus efficacement, et peu importe le moment ou l'endroit. En ce moment, nous ne dormons pas mais nos corps se reposent, la récupération se fait de façon consciente. Ce genre de sensation est difficile à ressentir avec les vies qu'on mène et c'est dommage car c'est très agréable.

Le bus fonce dans la nuit opaque vers le nord. Vers 3h30, il s'arrête pour permettre à ses occupants de se rassasier. Yves somnole  et je le laisse à ses rêves pour aller commander une assiette de poulet au curry avec une plâtrée de riz. Un quart d'heure plus tard, trouvant le temps long, Yves s'assied en face de moi la tête dans le cul et commande la même chose.

Nous finissons d'ingurgiter notre plâtrée quand le chauffeur klaxonne. C'est l'heure de repartir ! La musique est à fond, nous ne dormirons pas beaucoup cette nuit ! A l'arrière, ça caille à mort et à l'avant, on est serré comme des sardines. C'est bien simple, pour prendre un bus pakistanais de nuit, il faut être contorsionniste ou nain de jardin et dans les deux cas, sourd ! Par moment, nous nous couvrons complètement la tête avec mon châle pour récupérer la chaleur de nos expirations. Quelle riche idée de l'avoir acheté !

   

Jeudi 24 décembre 1998

  5h40 du matin, Le car s'arrête sur le bas coté. La plupart des voyageurs quittent le véhicule pour disparaître dans une mosquée qu'on devine à peine dans le brouillard de la nuit. Il doit faire –5° et Yves profite de l'arrêt pour aller soulager une envie pressante pendant que je me dégourdis les jambes dans le froid. Les phares des autres voitures sont filtrés par la brume et j'ai l'impression de marcher dans du coton. Plus je m'écarte du bus et plus j'ai l'impression de m'éloigner de la sécurité, du seul signe de vie du coin matérialisé par la lueur de ses phares.

Arrivée à Lahore à 9h, encore une grande ville… Les avenues sont larges, des enfants jouent au cricket au beau milieu de la circulation qui klaxonne de plus belle. Le rickshaw nous dépose devant l'hôtel "Clifton" et réclame 50 roupies alors que la course n'en valait que trente… Alors que je commence à m'énerver sérieusement sur le chauffeur, Yves me contourne, prend les 30 roupies dans ma main et attrape la sienne. Le dévisageant d'une façon très convaincante, il lui claque les billets dans la paume et l'envoie se faire pendre, Joyeux Noël !

La chambre nous plaît, spacieuse et propre avec deux lits qui n'attendent que  nous ! On se couche après avoir demandé à être réveillés à 13h. La sieste est régulièrement interrompue par des cris, des coups de marteau et de la musique… Au réveil, Yves me demande comment j'ai fait pour m'endormir avec ce vacarme. En fait je n'ai pas du tout dormi dans le bus et j'étais vraiment à plat.

Nous questionnons le chauffeur qui nous emmène vers la plus grande mosquée d'Asie sur le système de santé du Pakistan. Il nous explique qu'il y a de grands hôpitaux et d'excellent médecins formés en Angleterre mais qu'ils sont tous dans les grandes villes et que l'accès aux soins reste l'apanage des gens aisés… Nous voici devant la grande mosquée de Lahore.

L'édifice est gigantesque et peut accueillir 60 000 croyants. Nous laissons nos godillots au vestiaire contre un ticket que nous tendent des gamins. Des centaines de chaussures s'entassent dans l'herbe et sur des balcons cernés de petites barrières autour desquelles la foule se bouscule. Après avoir contourné un groupe de policiers armés, nous passons sous la grande porte dans une immense cour encadrée par quatre minarets de 30 mètres. La prière a commencé et des rangées de musulmans s'inclinent puis se prosternent au rythme des haut-parleurs. Yves et moi filmons et photographions la scène extraordinaire qui se déroule sous nos yeux.

Nous rencontrons alors notre premier touriste, un Italien, subjugué par le spectacle. Il nous apprend qu'il est là depuis quatre heures et qu'il n'arrive pas à quitter ce lieu magique. Yves, très sensible à ce genre de manifestation reste silencieux en écoutant la prière. Je m'écarte rapidement, mal à l'aise à l'idée de ne pas ressentir la même chose. En fait depuis qu'on est arrivé, je n'ai vu le Pakistan qu'au travers de mes objectifs. J'ai pensé photo avant de penser tout court ! Je ne suis pas du tout en harmonie avec le pays et ses habitants. Je suis resté fermé, la seule chose que j'ai ouvert, c'est ma focale d'appareil photo et je me trouve bien stupide de courir après le cliché sans profiter du voyage ! A force de choisir des angles de prise de vue, de jouer sur la lumière et de composer des photos, des gens s'approchent de moi en souriant.

  -            Les gens: Are you muslim ?

-            N: No.

-            Les gens: Are you christian ?

-            N: No.

Un type, interloqué me sourit de plus belle… Ca y est, je la tiens ma réponse passe partout. Je ne suis ni musulman, ni chrétien… En plus, c'est totalement en accord avec mes convictions ou plutôt avec mon manque de conviction. En tous cas, ça à l'air de les surprendre beaucoup, ils n'arrivent plus à me mettre dans la petite boite "chrétien" et c'est très bien ainsi.

Il y a beaucoup de monde dans les rues, les gens ne travaillent pas aujourd'hui mais cela n'a rien à voir avec Noël… Le 25 décembre est le jour anniversaire de la fondation du Pakistan, la fête Nationale !

Je regarde la foule qui s'engouffre dans le vieux fort rouge de Lahore en réfléchissant au fait qu'aucun d'entre eux ne fera les voyages que nous avons faits avec Yves. Je répète souvent aux gens que les voyages ne coûtent pas cher… Le niveau de vie des Pakistanais est dix fois plus bas qu'en France… Comment pourraient-ils quitter le pays ?

Les remparts qui cernent l'ancien camps britannique feraient un très bon point d'observation pour avoir des clichés d'ensemble. Après avoir payé le billet d'entrée, je me fait gentiment refouler par un gardien armé alors que j'empruntais le chemin interdit qui mène aux remparts. Durant la visite, nous ne voyons rien qui puisse satisfaire notre envie de photo. Au moment de repartir, le gardien ne regarde plus dans la bonne direction et j'en parle à Yves. Nous décidons de nous rejoindre plus tard et je me faufile rapidement en direction du mur d'enceinte. Après avoir grimpé sur le chemin de ronde en ruines, j'escalade un énorme rempart et le vertige me salue bien… Je prends la "Golden mosquée" qu'on ne voit pas d'en bas et les minarets de tout à l'heure au travers des arbres, la prise est maigre... Dérangé par ma présence un magnifique perroquet vert s'envole, il est temps de redescendre prudemment sur le chemin. Je passe sous le nez du gardien sans le regarder, il peut toujours me renvoyer, j'ai fini ! Yves m'attend dans la cour et nous nous asseyons un moment.

Bon, je crois qu'on a fait le tour du coin. Le grand parc de Lahore qui se trouve de l'autre côté d'une large avenue est dominé par une grande tour moderne. Yves grimpe au 2e  étage pendant que je l'attends en bas, je sais trop bien ce qui m'attend en haut avec mon pote. Les allées sont parcourues par des chrétiens pas très beaux et des chrétiennes très jolies que nous suivons nonchalamment. Cela fait du bien de voir des visages féminins et je dois dire que ceux ci sont superbement maquillés. De nombreuses boucles d'oreille ainsi qu'un diamant sur l'aile du nez illuminent leur peau mate. A la sortie du parc, je prends sans réfléchir une rondelle de canne à sucre pour en extraire le jus. C'est en mâchant que je réalise mon erreur, elles n'ont pas été nettoyées et elle sont conservées dans la glace… Pourvu que je ne me chope pas une dysenterie ou une parasitose parce que ça aussi, j'ai déjà donné ! Je crache vite le tout en espérant qu'il n'est pas trop tard.

La pollution est omniprésente, ma sinusite est devenue complètement inflammatoire. Yves et moi respirons souvent au travers d'un foulard ou du châle pour filtrer l'air irrespirable. En fait, tout le monde fait la même chose, les piétons, les usagers de la route et même les flics se baladent avec un masque sur le nez. Il n'a pas plu depuis un mois et la poussière qui s'ajoute à la pollution de l'air ne retombe que la nuit.

Vers 17h30, une sirène digne des bombardements de Londres retentit, c'est la fin du ramadan, on peut manger des beignets et des briquettes qui arrachent ! Yves en ingurgite un nombre impressionnant, je n'ai pas très faim mais je finis par me laisser tenter et l'appétit venant en mangeant, je pique dans la réserve d'Yves qui rouspète.

Le soir, nous apprenons que le seul Mac Donald du Pakistan se trouve à deux kilomètres de l'hôtel… LE REVE !!! Il est 18h30, le fast-food  est presque vide, un homme armé garde l'entrée et fait office de portier. Toujours égaux à eux-mêmes, les Mac Do se ressemblent tous et c'est bien ce que nous recherchons ! Un big, deux cheese, une grande frite et un méga coca pour Yves et un bacon-frites plus deux sundaës fraise et un méga coca pour moi… On se fait péter le ventre… Quel pied !! La serveuse est vraiment canon et elle nous apporte un questionnaire. J'y réponds en insistant sur le fait que le service est parfait, que la bouffe est parfaite et que la serveuse est charmante lorsque Yves renverse sur son pantalon un demi litre de coca avec une discrétion incroyable… Il a le falsar complètement trempé et il faut vraiment être observateur pour s'être rendu compte de quelque chose, je suis mort de rire…

Le portier armé se laisse volontiers prendre au flash devant la porte et nous rejoignons l'hôtel dans la nuit, le ventre bien plein. J'ai l'impression d'avoir dépensé une fortune ce soir, 520 roupies, l'équivalent de deux nuits d'hôtel pour quelques hamburgers ! Nous sommes tellement habitués à dîner pour dix à quinze francs que ce soir de Noël fut une vraie folie. En tous cas, ça fait du bien de se faire du bien. Objectivement, c'est deux fois moins cher qu'en France, restons lucide.

 

Vendredi 25 décembre 1998

    Réveil à 5h du matin, impossible de faire une nuit normale ! Avec le ramadan, tout le monde mange à 4h30 et ils font la vaisselle juste derrière la cloison de la piaule ! Nous partons pour Raiwind, chez les quilles…

Le terminal de bus s'étend à perte de vue et pour trouver le bon bus, c'est un véritable parcours du combattant qui commence. Pour l'heure, c'est le grand nettoyage et les rabatteurs de clients s'emploient à laver les pare-brises avec un seau et leurs seules mains. Et dire qu'en France, on nous enguirlande si on met les mains sur les vitres, eux ils les nettoient avec et c'est nickel ! Au bout d'un bonne heure de marche dans la boue, nous nous asseyons dans le bon bus.

Le flying-coach roule à vive allure vers le sud-ouest de Lahore. Peut-être y retrouverons-nous l'Allemand de l'avion. Au bout de deux heures, les passagers nous font des signes pour que nous descendions… Terminus, tout le monde descend… La rue est encombrée de charrettes et de bus multicolores. Il y a un petit souk de l'autre coté de la voie et nous nous y engageons à l'aveuglette. Les marchandises ne sont habituelles, on y trouve des duvets bon marchés, des couvertures, des nattes et du matériel de camping ?!?! La ruelle se termine sur rien du tout et nous rebroussons chemin. En revenant sur nos pas, les marchands nous interpellent pour nous expliquer à coups de grands signes que nous nous sommes trompé de ruelle, la bonne est juste derrière. Merci les gars, mais c'est quoi, la bonne ? Un petit tour de pâté, non pas de maisons mais d'échoppes, et nous découvrons une large allée derrière des grilles. Des gardiens filtrent l'entrée, ça doit être ça, la bonne !!!

Sans y réfléchir deux fois, nous franchissons le passage avec un grand nombre de pèlerins barbus et chapeautés… Dés que nous hésitons, des gens silencieux nous invitent calmement à poursuivre le chemin avec eux. Pour être guidé, nous le sommes mais pour aller où ?

Un jeune musulman s'approche de nous et, dans un Anglais bien ficelé, nous invitent à le suivre.

  -            Lui: Are you muslim ?

-            Nous: No.

-            Lui: C'est la première fois que vous venez ici ?

-            Nous: Oui

-            Lui: Venez avec moi.

Une drôle de sensation m'envahit, tout le monde me sourit, me salut avec des Salam alecoum, ils ont tous l'air concentré et bienheureux. J'ai l'impression de pénétrer dans une communauté religieuse. Lorsque je répond que je ne suis pas musulman, les gens continuent à nous sourire avec bienveillance du genre: "C'est pas grave mon frère, on va te soigner"

Devant nous, sur des nattes, s'étalent des milliers de paires de sandales et de tongs. Nous nous déchaussons en pensons qu'il est hors de question de laisser nos pompes ici. Yves se met pieds nus, je reste en chaussettes, j'empeste trop et le sol est glacial. Notre guide qui a tenu à porter nos godillots, zigzague entre les rangées de sandales puis s'engouffre dans un bâtiment blanc en piteux état. On dirait des anciens abattoirs, les salles sont immenses et soutenues par des piliers espacés. Il nous faut un certain temps pour nous habituer à la pénombre et nous rendre compte de ce qui nous entoure. Nous enjambons depuis tout à l'heure des centaines de corps lovés dans des duvets ou enfouis sous des couvertures. Nous sommes dans un gigantesque dortoir…

Je surveille Yves qui me suit, nous allons si vite que j'ai peur que l'on se retrouve séparés mais c'est bon, il est juste derrière, attentif et concentré. Je sais qu'il est vigilant. A la poursuite de nos godasses, nous traversons ainsi quatre halls immenses remplis d'affaires de couchage pour déboucher dans une salle plus petite d'une cinquantaine de mètres de long. Il y a là une dizaine de petits groupes, des hommes assis en cercle sur des tapis usés discutent avec ferveur. Au milieu de la pièce se trouve un pupitre posé sur le sol devant lequel les gens défilent pour s'inscrire.

Après nous avoir introduits dans un cercle de discussion, notre guide disparaît comme par enchantement. L'homme qui préside le petit groupe doit avoir 60 ans. Une longue barbe blanche sans moustache entoure un visage creusés par les rides. Ses yeux plissés nous font tout de suite penser que nous avons affaire avec quelqu'un de très important et sans doute de très intelligent. Yves et moi le surnommons d'emblée "The fox" (le renard).

Il nous invite à poser nos pompes au pied d'un pilier et reforme autour de nous un autre cercle un peu plus loin en nous arrosant de sourires compatissants. Après avoir donné quelques directives à des disciples, il pose un regard perçant sur nous et commence à parler en anglais.

-            Le cheikh: Votre pays ?

-            Y: France

-            Le cheikh: Vos métiers ?

-            Y: Marketting manager.

-            N: physiotherapist.

Le cheikh arbore un large sourire.

-            Le cheikh: Etes-vous musulmans ?

-            N: Non

-            Y: Voilà, je suis chrétien par la naissance mais je ne peux croire que Jésus soit le fils de Dieu.

-            Le cheikh: Je vois, vous avez raison car Jésus n'est pas le fils de Dieu !

  Yves et le cheikh se lancent dans une discussion passionnante, tantôt en anglais, tantôt en arabe, sur la version musulmane de l'histoire de l'humanité croyante.

Un type de 25 ans, le collier et le calot, comme tout le monde, s'approche respectueusement du groupe, parle en arabe au cheikh puis se tourne vers nous, un sourire rayonnant sur son visage rougit par le froid.

  -            Lui: Vous êtes Français ?

-            Nous: Ouais et toi ?

-            Lui: Oui, de Vitry et vous venez d'où ?

-            Nous: De Paris et Chamonix.

Nous lui expliquons notre périple et comment nous avons atterri à Raiwind. Il a l'air enchanté et traduit immédiatement en arabe nos réponses au cheikh. Le jeune français est d'origine maghrébine, il vit en banlieue parisienne et a une gerçure purulente sous le nez. Nous ne pouvons pas très longtemps discuter avec notre compatriote car le cheikh insiste pour obtenir la traduction et réoriente systématiquement la discussion vers des sujets religieux. Nous apprenons tout de même que cette communauté est en fait un des trois grands lieux au monde de formation à l'Islam, les deux autres sont en Inde et au Bangladesh. Dix mille pèlerins vivent ici, dans le recueillement et la prière, mais aussi dans le dénuement et le froid. Ils font des stages de quatre mois organisés par les différentes mosquées du monde. Yves et moi n'avions jamais entendu parler de ces centres de formation. On trouve à Raiwind des musulmans du monde entier venus apprendre, réfléchir, discuter, exposer leurs problèmes ou leurs interrogations dans des groupes de pensée avec des traducteurs pour communiquer.

Le cheikh fait à nouveau un signe discret au Français et celui ci reprend sa rigoureuse et dévouée traduction.

-            Le cheikh: En fait, vous êtes venu ici par hasard ?

-            Y: Oui

-            Le cheikh: Tu vois, des milliers de gens vivent ici, sous le même toit, le docteur dort à coté de l'ouvrier, l'ingénieur et le manœuvre cohabitent dans la prière. Rien, dans ce monde, n'est capable de rassembler les peuples comme cela, sans soucis de race, de culture ou de niveau social, seul Allah peut faire cela…

Et la coupe du monde de foot, pense tout bas Yves.

-            Nous: Oui, c'est vrai.

-            Le cheikh: C'est Allah qui a guidé vos pas jusqu'ici. Rien ne vous prédestinait à venir à Raiwind, c'est donc bien Allah qui vous a montré le chemin de la lumière. Vous avez une occasion unique de vivre dans la vérité d'Allah, saisissez-la.

  Cela fait bien deux heures que nous discutons et je commence à me demander comment nous allons bien pouvoir nous tirer de ce guêpier sans perdre de plumes !

  -            N: Qu'en est-il réellement de la condition de la femme dans la religion musulmane ? En Europe, c'est un gros sujet de controverse.

Le cheikh esquisse un sourire et tourne son regard malicieux dans ma direction.

-            Le cheikh: Il n'est pas de religion au monde qui ne respecte plus la femme que la religion musulmane. Pour nous, la femme est un diamant, un joyau, laisses-tu traîner un diamant n'importe où, à la vue de tous ?

-            N: Non, bien sûr.

  Le chef religieux mime alors le geste de celui qui prend le joyau et qui le met dans sa poche pour le dérober à la vue de personnes malveillantes.

  -            Le cheikh: Voilà pourquoi nous protégeons nos femmes. Elles peuvent sortir faire les magasins ou se promener. Nous ne les empêchons pas de sortir. Nous les protégeons contre la tentation des autres. D'autres parts, la femme est surtout la mère de nos enfants et à ce titre, elle est très respectée. Elle est le noyau, l'âme de la famille.

Sa réponse, bien que complètement hypocrite, est d'une clarté et d'une précision certainement très entraînée. Pas la peine de surenchérir sur le sujet… Bien joué, Mulder Fox !! Enquiquinons-le sur autre chose.

 -            N: Nous avons aperçu des extrémistes qui prônaient la jehad au beau milieu de la foule en toute impunité. Qu'est ce que toi, oh the fox, tu as à dire la dessus ?

-            Le cheikh, (the fox): Il y a des extrémistes dans toutes les religions. L'islam, le vrai, le seul, c'est ici que vous le trouvez. C'est au travers de la fraternité internationale de Raiwind que vous le ressentirez. Ne faites pas attention à des gens qui n'en valent pas la peine.

-            Y: Mais quelqu'un qui fait le bien toute sa vie, qui consacre tout son temps à aider son prochain mais qui n'est pas musulman, que lui arrive-t-il après sa mort ?

-            Le cheikh: S'il n'est pas musulman, il ira en enfer.

-            Y: Et ceux qui habitent dans les régions les plus reculées, qui n'ont jamais entendu parler du Coran. S'ils font le bien, que se passe-t-il après leur mort ?

-            Le cheikh: D'abord, il y en a de moins en moins car l'information circule de mieux en mieux. Mais si cela arrivait, alors ils ne seront pas jugés car ils vivaient dans l'ignorance d'Allah. Tout le monde, au moins une fois dans sa vie a l'opportunité, la chance de pouvoir sauver sa vie en se convertissant.

Petit clin d'œil aux deux touristes que nous sommes… saisissons notre chance !!!

Visiblement un peu déçu par les questions pièges que nous lui posons, il nous conseille de suivre le français qui va nous faire visiter la ville et nous expliquer son fonctionnement. Ensuite, nous sommes cordialement et fermement invités à repasser le voir avant notre départ. Le jeune beur s'incline et nous le suivons dans d'autres salles.

La première que nous visitons est pleine à craquer de fidèles. Des milliers de croyants assis en tailleur les uns contre les autres écoutent un cheikh qui parle calmement au micro. Les gens, très attentifs, acquiescent du chef de temps en temps, puis baissent les yeux pour réfléchir ou s'imprégner de la bonne parole. La salle suivante est encore plus grande et toute aussi pleine. A cet endroit, ce sont des petits groupes de 5 à 20 personnes qui entourent des traducteurs. Il y a là tous les peuples de la planète. Européens, Turcs, Indonésiens, Coréen, Américains, Egyptiens, Soudanais et j'en passe. Dix mille personnes de 93 pays sont présentes à Raiwind en ce moment, et nous sommes en dehors d'une période de colloque ! Tous écoutent les traductions des cheikhs et certains notent sur des cahiers les explications qu'ils reçoivent. Autour de nous, disséminés un peu partout, on devine des corps lovés sous des couvertures, rien ne bouge, sont-ils malades ou dorment-ils ? Au milieu de tous ces haut-parleurs qui crachent des traductions en même temps, ils doivent être vraiment mal en point pour rester des heures dans le froid sans bouger…

Nous retrouvons notre Allemand de l'avion, il est radieux et nous sert les mains avec ferveur. Il est simplement très heureux de nous faire partager son bonheur. D'ailleurs, tous les gens que nous croisons là-bas sont profondément heureux et l'intensité des poignées de mains traduit sans conteste la foi de ces milliers de personnes. Nous nous asseyons un moment dans le cercle. Des Turcs et des Parisiens de Barbès nous font place en nous proposant leur duvet et leur couverture. Nous écoutons la traduction qui passe de l'ourdou à l'arabe, puis de l'arabe au français. Le thème de la réflexion de cette après-midi est: Comment vivre l'Islam au quotidien.  

Je n'ai plus du tout la tête à ça, mes pieds sont gelés et j'en ai assez entendu pour aujourd'hui. Je me lève donc et un rapide coup d'œil à Yves m'informe qu'il songe à la même chose que moi. Je commence à expliquer que hélas, nous devons partir et qu'en plus, nous devons nous retaper le fox avant de quitter les lieux… Et nos chaussures sont restées là-bas !

La visite guidée continue par l'extérieur. On découvre les grands bassins d'ablution, les douches et les chiottes qui baignent dans une puanteur sans nom. Dernière salle, nous cherchons un groupe de français, paraît-il… Il ne sont pas au rez-de-chaussée, peut être au sous-sol… Notre guide veut même me faire rencontrer un médecin américain qui vit ici. Ca y est, il a aperçu des européens mais il y a tellement de monde dans cette pièce que nous empruntons une autre entrée pour pouvoir les retrouver.

Les Français se présentent sous leur nom musulman et c'est toujours la même ferveur, la même conviction dans les regards et dans les paroles. Leurs yeux sont soulignés de noir ce qui accentue l'intensité de leur regard exalté. La discussion s'emballe au sein du petit groupe. Un type parle avec un tel engouement et une telle exaltation que tout le monde se tait pour l'écouter enchaîner ses phrases. Je découvre qu'il n'y a qu'un seul Dieu, que son nom est Allah, que Mahomet est son dernier prophète et Jésus, l'avant dernier. Les musulmans appartiennent donc à la communauté religieuse la plus récente, après la chrétienne et la juive. Il continue en nous disant que tout le monde croit en quelque chose, que ce soit en Dieu, en vendredi 13 ou en quelque autre signe. La croyance est commune à toute la population mais la croyance en l'Islam est la seule qui rassemble de cette façon.

En tous cas, ce type n'a qu'une envie, c'est celle de partager sa sérénité, sa joie profonde avec nous. Il nous explique qu'il était perdu, dépressif, et que la conversion l'a sauvé et lui a ouvert les yeux et le cœur. Nous n'en doutons pas, nous connaissons les effets de la conviction. C'est ça, avoir la foi, c'est être convaincu, certain. Quel bonheur de ressentir cela, plus de crainte, de peur, la solution est écrite et elle est juste… Le seul problème avec ces gens là, quelque soit la religion d'ailleurs, c'est que ceux qui ne pensent pas comme eux se trompent obligatoirement !! Ce jeune homme va donc retourner en France pour aller prêcher dans les cités, rassembler les brebis égarées qui piquent les autoradios et brûlent les bagnoles. Ils veulent faire le ménage chez les jeunes beurs avant d'envisager un rassemblement plus large. Si cela peut ramener un peu de joie et d'espoir à tous ces jeunes banlieusards, c'est une bonne chose.

Noble et respectable croisade que la leur, il est vrai que l'Islam a toujours converti par le bas et la haute classe sociale pakistanaise est chrétienne, en tous cas, pour le moment...

La tête pleine de belles paroles, nous rejoignons the fox qui faisait la sieste. Ses yeux malins se posent une dernière fois sur nous. Après nous avoir demandé ce que nous avons pensé de la visite, de sa main droite, il attrape celle d'Yves et de l'autre, il pointe son doigt vers le ciel.

  -            Le cheikh: Vous avez cette chance, saisissez-la, sinon, c'est l'enfer qui vous attend. 

  Pour rester poli, j'en ai plein le cul !! Je sais qu'Allah est grand de nous avoir guidés jusque là, mais j'aimerais bien qu'il me guide vers la sortie…

On nous présente encore un Français, décidément il en sort de partout. David a la barbichette teinte au henné et il tient exactement le même discours intelligent et convertissant… Il propose même à Yves de le retrouver à Paris pour qu'il poursuive la discussion à laquelle nous voulons couper court.

Il sont cinq Français à nous accompagner vers la sortie, exprimant à chaque pas la joie qu'ils ont eue de nous rencontrer. Ils utilisent un langage qui n'est pas agressif, qui ne prête pas à discussion. Ils n'essaient pas de convertir, de faire de nous des marionnettes, ils ne cherchent pas à prouver qu'ils ont raison et que nous avons tord. Ils parlent un autre langage, un langage d'amour, ils ne se soucient pas d'eux mais de nous. Ils veulent nous aider à croître, à nous transformer, à renaître. Ce qu'ils disent n'est pas très important, c'est plutôt la façon dont ils le disent qui est importante. Le contenant, le mot, n'est pas important. Le contenu, le message, est plus important. C'est une discussion cœur à cœur et non un échange d'esprit à esprit. Ce n'est pas un débat, c'est une communion. Ils savent pertinemment que ce n'est pas en prêchant que l'on peut changer quelqu'un, c'est en donnant des solutions ou des méthodes pour y arriver seul. Voilà pourquoi ils veulent que nous restions au moins un jour avec eux, pour que nous ayons l'expérience, l'expérience qui nous transformera…….Et en Musulman, tant qu'à faire !

Avec le recul, je dois avouer, qu'il faut être très fort pour se tirer indemne de ces cinq heures d'entretien. Tous ces types sont d'une grande intelligence et d'une très grande force d'esprit. Ils passent des semaines à réfléchir, à s'enrichir de l'expérience de leurs frères. Il leur arrive de se réveiller en pleine nuit et de se lancer sur des discussions philosophiques à trois heures du matin. Le centre de Raiwind est une formidable machine pour le développement de l'esprit. La plupart des gens ont ceci de dangereux qu'ils sont très convaincants. Combien de jeunes ou d'esprits faibles vont-ils convertir à leur retour ? Est-ce une bonne chose ? Je ne sais pas ! En tous cas, je pense que nous avons eu la chance que le grand cheikh (the fox) ne maîtrise pas trop bien la langue anglaise, encore qu'il se débrouille pas mal.

Perplexes, nous franchissons les grilles qui entourent la communauté de Raiwind. De retour dans la rue principale, Yves sort son appareil pour immortaliser ce lieu et une quinzaine de quilles l'entourent précipitamment en lui signifiant gentiment qu'Allah n'a pas besoin de publicité… Dommage pour la photo, nous ne ramènerons de Raiwind qu'une forte impression qui, nous le savons, se modifiera avec le temps, hélas… Je découvrirai avec stupéfaction deux semaines après notre retour qu'il a quand même réussi à prendre un cliché, je me demande encore comment il a fait !

Le bus peinturluré de dessins religieux, s'arrête à notre niveau, il est plein à craquer… Ni une ni deux, Yves attrape l'échelle et grimpe sur le toit. En jouant des coudes, je réussi à monter les deux marches… J'ai le menton sur la poitrine car le plafond est très bas. De temps en temps, je plie les genoux pour relever la tête et regarder les dizaines de paires d'yeux qui me dévisagent. J'imagine Yves sur le toit, exposé au vent froid, je n'aimerais pas être à sa place. S'apercevant de mon inconfort, le contrôleur me fait signe que, dés qu'il y aura une place, elle sera pour moi, c'est très cool !

Entre deux arrêt éclairs, j'arrive à me faufiler à l'arrière et j'occupe maintenant deux places et en plus, j'écrase mes voisins ! J'ai la tête pleine, je comprend maintenant pourquoi il y a eu et il y aura encore des guerres de religion. Il est certain que des gens convaincus de la sorte, il y en a sous toutes les croyances, à force d'essayer de se convaincre ou convertir, on forcement finit par se taper dessus !

Je suis plongé dans mes pensées lorsque j'aperçois Yves vers la porte latérale du bus. Un petit signe et il s'assied à mes cotés. Nous parlons une bonne heure du Bouddhisme de Sidharta Gautama, du spiritisme d'Allan Kardec et de la réincarnation. Il est vrai qu'en ce qui me concerne, la réincarnation semble être la solution rassurante la plus vraisemblable…

  -            Y: Ouais, ces sensations de déjà vu, le génie de Mozart.

-            N: Mais aussi, le fait d'avoir des affinités aussi marquées avec certains et des animosités inexplicables envers d'autres. Comme si on le devait à quelque chose qui se serait passé avant. Et pourquoi, deux frères, issus du même environnement familial, géographique, social, élevés exactement de la même façon peuvent avoir des caractères aussi différents… Même des jumeaux si tu veux… Pourquoi des enfants innocents meurent-ils chaque jour, leurs parents doivent-ils payer quelque chose ? Auraient-ils commis quelque crime dans leur vie antérieure qui justifie une telle épreuve dans leur vie actuelle ? Et le réflexe inné de la marche chez le nourrisson... En plus tous les grands hommes de science, de lettres ou d'art croyaient à la réincarnation, Einstein, Victor Hugo, etc.

-            Y: Mais pourquoi ne se souvient-on pas de nos vie antérieures ?

-            N: Le bouddhisme et le Spiritisme semblent d'accord la dessus. Ils comparent l'ensemble des vies à une vie globale de l'esprit. Si nous ne nous souvenons pas des vies passées, c'est que notre esprit est encore trop jeune. Regardes, tu as très peu de souvenirs de ta petite enfance, plus tu vieillis et plus tu te souviens. Quand notre esprit sera grand, quand nous serons proche de "l'état de Boddheïté" ou "de Bouddha" pour les Bouddhistes ou le "pur esprit" d'Allan Kardec, nous nous souviendrons alors de nos anciennes vies. Mais nous serons tellement bien et forts que nous n'en parlerons certainement pas !

-            Y: Et tu fais quelle  différence entre le Bouddhisme et le Spiritisme?

-            N: Je crois que dans le spiritisme, tu ne peux pas régresser, si tu as péché, tu stagnes. Dans le Bouddhisme, tu peux te réincarner en cloporte ou en crapaud si t'es pas gentil…

-            Y: Donc, le bouddhisme est bien une religion…

-            N: Pourquoi tu dis ça ?

-            Y: Car comme dans toute grande religion, il y a un enfer et un paradis. L'enfer, c'est quand tu te réincarnes en sauterelle et le paradis c'est quand tu progresses dans tes vies spirituelles.

-            N: Il est fort ce Mac meul !

Nous évoquons ensuite ce que nous avons ressenti au sein de cette petite ville en dehors du temps. Avec les kilomètres qui défilent, nous avons une vision plus objective de ce qu'il s'est réellement passé. Le fox devait vraiment être à bout d'argument pour finir en nous menaçant maladroitement comme il l'a fait. Comme si il pouvait réussir à nous convertir en quelques heures. Sur ce coup là, et c'était sa dernière chance, il nous a déçu ! Yves se tourne alors vers moi.

  -            Y: Eh Nic, tu sais quoi ?

-            N: Quoi je sais ?

-            Y: Tu vois, nous avons subi une méthode très appliquée dans le domaine commercial.

-            N: Comment ça ?

-            Y: Et bien, d'abord, on t'introduit avec tous les honneurs auprès d'un responsable. Ensuite, on te confie à des gens de ton pays, qui parlent la même langue, qui ont la même éducation que toi ou le même niveau social (comme le toubib), des gens qui te ressemblent. Tous ça pour te mettre en confiance. Ce qui est bon pour eux est bon pour toi. C'est une excellente méthode pour vendre. Sauf qu'ici on ne vend rien, on te convertit …

-            N: Ouais, ça fait peur…

-            Y: Eh, Nic, tu sais quoi ?

-            N: Quoi, je sais pas encore ?

-            Y: Le fait qu'il ait un système de traduction relayé par micro et haut-parleurs, c'est un peu un pied de nez à la tour de Babel.

-            N:  Ah, ouais ? Il va falloir que je relise l'ancien testament.

  Il est 14h30, nous passons le reste de l'après-midi à traîner dans les souks de Lahore…. En fait, on est crevé, la matinée nous a sérieusement éprouvé. Il est 18h, allongés sur les lits défaits, nous piquons du nez… Bingo, on se réveille à 21h, je suis dans le pâté !

  -        Y: C'est marrant parce que dans le temps, l'identité nationale et les grands mouvements politiques arrivaient à rassembler des millions de gens.

-        N: Ouais, ça ne marche plus ces trucs là, il n'y que cette religion qui semble rassembler l'enthousiasme de ces populations. Tu me diras, l'Islam est très politique quelque part…

-        Y: C'est le moins que l'on puisse dire

 Yves se porte volontaire pour sortir acheter à manger. C'est extra, je n'ai pas le courage de quitter mon lit.

A chaque voyage, un peu comme un rituel, arrive le moment où nous allons nous raconter des films. Nous n'avons pas du tout sommeil et Yves me narre à la perfection "Le fan" en grignotant des gâteaux et des pommes. On finit par fermer les écoutilles à 1h du matin...

 

Samedi 26 décembre 1998

Et merde, il est 5h30 du matin et je suis déjà réveillé !!!

Au cour de la visite du vieux souk de Lahore, un embouteillage humain bloque la ruelle. Patiemment, nous faisons la queue, une conduite d'eau a lâché et 30 cm de flotte sur une surface de 15 mètres empêchent toute progression au sec. Les gens, passent chacun leur tour, en équilibre, sur des planches. En ayant marre de poireauter, nous traversons la mare avec les plus courageux et les plus mal chaussés. La mosquée qui se trouve tout près ne m'inspire pas et je laisse Yves y faire un tour pendant que je garde ses godasses.

J'aperçois alors trois Européens déguisés en Pakistanais qui se dirigent vers la porte de la mosquée et le gardien des pompes de Yves, moi, en l'occurrence ! Surpris d'apercevoir des blancs en ces lieux, je questionne un des occidentaux qui se déchausse sous mes yeux. Il est français, peut-être 25 ans et travaille pour l'ambassade de France. J'aborde le sujet de la pollution à laquelle mes sinus sont très sensibles. Il m'explique qu'il n'a pas plu depuis des mois et que les problèmes liés à la sécheresse ne sont pas que d'ordre atmosphérique mais que l'agriculture en souffre beaucoup. En tous cas, il semble dérangé ou irrité par notre présence car il fuit la conversation rapidement pour rejoindre le couple qui l'accompagne. Avec sa tenue coloniale, sa raie sur le coté et la voiture de fonction qui attend derrière, on doit lui faire de l'ombre… Accroupis derrière nous sur la petite place, un barbier rase de sa lame tranchante un client peu pressé.

Soudain, Yves me donne un coup de coude et m'indique dans quelle direction regarder. Un type marche, le ventre à l'air, il va nous croiser. Je ne sais pas ce qu'il a comme problème ou comme pathologie mais c'est dramatique… Une excroissance abominable d'une vingtaine de centimètres fait saillie à l'extérieur de son ventre. Je dis à Yves de regarder s'il a bien ses deux appareils photos car on dirait que le gars en a bouffer un !!! Quelle horreur !

Un peu plus loin, un autre embouteillage bloque les rues qui entourent  le marché. Plus rien ne bouge, les camions, les bus, les voitures, les rickshaws, les motos, les charrettes, les vélos les chevaux, les ânes et même les piétons sont coincés dans un inextricable méli-mélo de pneus, de roues, de sandales et de sabots. Quelle ambiance !!!

 A force de parcourir le marché, nous finissons par être tentés d'acheter des bonnets Afghans. C'est le même problème qu'en Roumanie, Yves ayant une tête plus grosse que la normale, son bonnet coûte 210 roupies et le mien 85 !!!  C'EST PÔ JUSTE !!! 

18h, c'est l'heure de la bouffe, je ne rêve que d'une chose, c'est de bouffer autre chose que des accras ou des beignets… Pas très loin des arrêts de bus, nous pénétrons dans un restaurant surchargé. Après avoir fait lever tous les couvercles des marmites, nous trouvons des sommiers en chanvre tout au fond du restaurant. Comme d'habitude, nous essayons de nous faire comprendre par signes mais le serveur est complètement débordé et il n'a pas le temps de nous déchiffrer. Yves finit par l'accompagner à la cuisine installée sur le trottoir et y fait son choix. Ils a choisi deux ragoûts de patates à la viande bien pimentés avec une grosse assiettes de riz, du thé au lait pour moi et deux Pepsi pour lui. Enfin de la bonne bouffe consistante… Sous le riz finit par apparaître une cuisse de poulet au curry, bien joué, on a pris deux plats. Au bout du compte, il ne restera rien dans les assiettes… Nous filons nettoyer nos main sous un petit robinet d'eau froide puis payons à la cuisine extérieure 50 roupies. Deux francs cinquante chacun et on a le ventre tendu à craquer.

Il fait nuit noire, l'activité de la rue commence doucement à baisser. Les lampes à pétrole de quelques marchands de fruits éclairent l'air poussiéreux de la chaussée. Les pommes sont beaucoup trop cher pour en manger au petit déjeuner…

Il est 22h30 lorsque Yves se relève pour aller acheter une grande bouteille de Pepsi, des pommes à 5 roupies pièce (s'il vous plait) et des barres chocolatées… Il est cool, mon pote.

 

Dimanche 27 décembre 1998

L'horreur, le téléphone-réveil sonne à 5h. Les sacs faits, nous rendons les clés puis sortons dans l'épais brouillard. Il fait froid et nous accélérons la cadence pour arriver vers 6h à la gare. J'achète deux billets, curieusement sans bousculade et sans arnaque, on doit avoir des sales gueules maintenant… Nous voilà tous les deux, les fesses posées sur nos sacs à attendre un train qui est annoncé avec au moins deux heures de retard à cause de la purée de poids… Une femme, pliée sous le poids d'un énorme baluchon se penche pour ramasser deux journaux dans un tas d'ordures. Des télés suspendues diffusent des prières chantées pendant que les textes défilent en ourdou. Yves dégotte une salle d'attente pour les 1eres classe où le peuple qui s'entasse réchauffe un peu l'air l'ambiant et il en profite pour aller aux toilettes. Le veinard, je n'y suis pas allé depuis deux jours et ça commence à m'inquiéter.

Un jeune militaire en civil m'interpelle pour me demander si je suis anglais. L'air dégoûté que je prends doit en dire long sur mes origines et un grand sourire illumine son visage lorsque je lui réponds que je suis français…

-            Le militaire: Les Français n'aiment pas trop les Anglais à cause de l'histoire non ?

-            N: Oui, c'est vrai, je n'aime pas particulièrement les Anglais. Anglais et Français se sont souvent battus dans le passé… 

-            Le militaire: Les Pakistanais n'aiment pas les Anglais.

-            N: Je peux comprendre pourquoi…

(C'est vrai, j'aime pas les Anglais, voilà, c'est dit !!!)

  Deux heures après cette conversation passionnante, les haut-parleurs baragouinent des directives auxquelles nous n'entendons rien et des centaines de voyageurs se mettent en mouvement. Alors que nous nous apprêtons à nous renseigner sur les raisons de cette migration soudaine, mon jeune interlocuteur m'explique que notre train arrivera sur un autre quai.

Sur le quai N°1, une mauvaise surprise nous attend… J'apprends par de riches voyageurs que les billets que nous avons pris en Upper-class ne correspondent pas au train que l'on attend… Là, par contre, ça devient vraiment le souk et cela fait déjà trois heures que nous poireautons. La locomotive fait alors son entrée dans le gigantesque hall ouvert et, bien évidemment, il n'y a aucune inscription sur les wagons…

Les gens auxquels nous nous adressons semblent perplexes… Dix minutes plus tard, nous avons confirmation du problème. Nos places n'existent pas dans ce train. Alerte rouge !!! Je file aux renseignements où j'assiste à la plus belle scène de bousculade du voyage. Le guichet est littéralement pris d'assaut par des dizaines de types furieux. Nous ne sommes pas les seuls à s'être fait blouser. Impossible de me frayer un passage et je récupère quelques infos à la sortie de la mêlée.

Pour résumer, le train est le bon mais nos billets ne sont pas valables sur celui-ci. En bref, je n'y comprends rien et je ne sais pas du tout ce que l'on va faire. Alors que nous discutons avec Yves du problème, le jeune de l'armée de l'air pakistanaise s'approche. Il est dans la même situation que nous et se propose de nous aider. Sa maîtrise de l'anglais et de l'ourdou va sérieusement nous simplifier la tâche. Il prend nos billets et retourne au combat dans la salle de réclamation. Je le talonne de près, ce serait trop bête de se faire faucher nos titres de transport… Un quart d'heure de plongée en apnée plus tard, il me tend fièrement nos deux tickets modifiés. Il s'agit maintenant de les faire confirmer au service des réservations qui, lui aussi est pris d'assaut par les voyageurs en colère. Notre type contourne le bureau de la "Complaint center" et passe devant tout le monde. Bien joué, l'araignée, nous avons nos places, merci beaucoup !!!

Je retourne voir Yves qui garde les sacs devant le train. Sacs à dos sur le dos et sacs à bandoulière en bandoulière, nous remontons la file de wagons pour trouver le notre, en tête de train. Il ne ressemble en rien à celui que nous avions au départ de Karachi, qu'est ce que c'est que ce bordel ? Cela fait maintenant quatre heures qu'on galère dans cette gare pourrie… Le militaire nous rejoint devant l'entrée du wagon et reprend nos billet en nous disant de le suivre.

Au lieu du vaste espace dont nous disposions, nous avançons très difficilement avec nos sacs dans un étroit couloir qui longe des compartiments plongés dans l'obscurité. C'est toute une affaire pour croiser les gens, ça se bouscule, ça crie, ça pousse, mais qu'est ce qu'on fout là ? L'aviateur finit par entrer dans un petit compartiment devant lequel nous attendons un instant. Mes yeux s'habituent lentement à la pénombre et j'aperçois maintenant l'intérieur. Une famille nombreuse semble avoir pris possession de nos places, il doit y avoir une quinzaine de personne entassées sur des banc en bois… Yves m'attrape par le bras.

  -            Y: Eh, Nic.

-            N: Quoi ?

-            Y: Viens, on se casse.

-            N: Okay, je te suis.

  A peine ai-je répondu qu'une secousse nous déséquilibre, le train vient de démarrer. Je remercie à la vitesse de la lumière le militaire et demi-tour toute. Les pauvres gens que nous croisons dans le couloir n'ont d'autres choix que de se jeter dans leur compartiment pour éviter la charge. La porte est grande ouverte et nous sautons du train en marche.

Yves et moi nous regardons en souriant, on se voyait mal passer six heures la dedans. De retour au guichet, je récupère facilement le fric de nos billets. Maintenant, il nous faut un car pour Rawalpindi. Yves et son "Lonely planet" répondent au quart de tour: pas de problème !

  -            Y: Tu sais, pour le taxi de Karachi, ça sentait quand même bien le guet-apens.

-            N: Pourquoi ?

-            Y: Et bien, il nous a demandé si on voulait de la drogue juste avant le contrôle ? C'est curieux, tu ne trouves pas ?

-            N: Mais ouais, tu as raison.

-            Y: As-tu vu si les flics ont fait des signes pour arrêter le taxi ?

-            N: Non, je regardais la route et, sur le moment, je n'ai pas compris du tout pourquoi il stoppait… Ce n'est qu'une fois arrêté que j'ai vu les deux flics sortir de l'ombre.

-            Y: Ca sent méchamment le coup monté, cette histoire.

-            N: En y réfléchissant, tu as tout à fait raison. Les fumiers ! En plus, il me manque 15 dollars, il a dû les mettre adroitement dans sa poche quand il sortait mon fric et me le rendait…

-            Y: Il faut vraiment qu'on check nos sacs très régulièrement. Le voyage a quand même bien failli s'arrêter là !

Les cars pour "Pindi" (Rawalpindi) se trouvent à plus de dix kilomètres. C'est dans la bonne humeur que nous fendons la foule en rejetant les propositions des dizaines de triporteurs garés devant la gare.

Après s'être trompé trois fois de route, fait quatre demi-tours, s'être aventuré dans une université et demandé quatorze fois son chemin, un taxi jaune nous dépose à la sortie de la ville devant une colonne de bus. Comme d'habitude, il y en a toujours un en partance.

Bien installés à l'arrière, nous quittons Lahore, une heure et demi plus tard, en direction de la seule autoroute du pays. Quatre heures et demi d'attente à la gare, une heure trente dans le bus à l'arrêt et tout va très bien, nous avons le rythme du pays et la patience du voyageur…

Un vrai péage à la française marque l'entrée de la voie rapide. L'autoroute (la seule du Pakistan) est beaucoup trop cher pour le commun des Pakistanais et les plus nombreux à l'emprunter sont les flics. Equipés de gros cubes japonais, des motards à la combinaison flambant neuve s'échelonnent sur la bande d'arrêt d'urgence à raison de un tous les cinq kilomètres. Tout est neuf, la chaussée, les grillages qui longent les voies et même les "Nissan patrol" des policiers qui circulent, certainement pour remonter le moral des motards qui jouent à se déguiser en bornes kilométriques… Quel gâchis !

  -            Y: Tu sais, cette autoroute doit servir à épater les businessmen qui viennent investir dans le pays. S'ils ont à faire à Islamabad, on les fait atterrir à Lahore et prendre leur super route et inversement…

-            N: C'est débile, les gens vivent dans la misère, comment veux-tu qu'ils puissent payer un péage. En tous cas, je n'ai jamais vu autant de flics sur une route… Je suis sûr qu'il ont des radars dernier cri !!

La vitesse de croisière du car est de 80 km/h, nous n'avons jamais été si vite !! Une petite pause dans une station service qui n'a rien à envier aux nôtres si ce n'est le nombre de flics qui s'y entasse et nous repartons au bout d'un quart d'heure. Vers 14h15, un magnifique soleil émerge du brouillard et la spectacle qui s'offre à nos yeux nous rempli de joie. Les montagnes rouges et abruptes obligent le car à rétrograder, En tous cas, ça nous change des mornes plaines fertiles du Penjab. En ralentissant, le bus se met à vibrer de façon spectaculaire et désagréable, sa roue arrière droite est voilée et c'est moi qui suis assis dessus… Yves s'est endormi profondément et je fais de même malgré les secousses. J'ai l'impression que plus je vieillis, plus j'arrive à dormir n'importe où, encore une vertu de l'âge… Heureusement qu'il y en a !

   Arrivée à Rawalpindi. j'ai faim, très faim !! Pour la petite histoire, Le Pakistan (hormis la zone himalayenne) est l'un des pays les plus peuplés au monde et s'il y a un endroit où la densité de population chute complètement c'est bien sur l'autoroute !!!

Nous sommes à l'hôtel et pour la première fois, c'est de l'eau chaude qui nous attend dans la salle de bain, le rêve. Je m'asperge d'eau bouillante en plongeant le petit broc dans le grand sceau en plastique qui orne toute salle d'eau Pakistanaise qui se respecte. En m'essuyant, je jette un coup d'œil par la fenêtre, le soir tombe sur un terrain vague qui accueille les restes d'un marché fantomatique. Nous quittons notre loft pour prendre la température du coin.

  -            N: C'est curieux que dans tous les pays où nous sommes allés, les gens portent des couvre-chefs, en France, c'est quelque chose qui s'est perdu. Maintenant, les gens ont même honte de porter un chapeau, c'est débile !

-            Y: Tu vois, ici, ils ont tous le même look, les vêtements, les chapeaux et même la barbe… Chez nous, tous le monde cherche à se démarquer, à être diffèrent de l'autre. Ici, c'est l'inverse, ils veulent tous ressembler à un standard…

-            N: Si on réfléchit, le fait de vouloir être original n'est que pure vanité et c'est péché, quelque part.

Après un excellent repas de riz agrémenté de poulet au curry pour moi et aux épices pour Yves, je m'endors à 18h30 pendant que Mac meul lit les deux guides.


Lundi 28 décembre 1998

Réveil à 3h du matin, bien joué, Mac poit !!

Je ne rêve que d'une chose, c'est de bouffer des bananes. J'ai fait 200 abdos ce matin et je suis en hypoglycémie. D'ailleurs, pourquoi faire des abdos ? Non seulement, c'est chiant, c'est dur, ça fait mal mais en plus, ça donne faim… Allongé sur mon lit défait, je réfléchis en silence…

Ce qu'il y a de chouette avec mon pote, c'est que lorsque nous jetons un regard sur un pays traversé, nos esprits sont beaucoup plus critiques envers notre société et notre mode de vie qu'envers ce qui se déroule sous nos yeux. Je crois savoir que c'est hélas très souvent l'inverse !!! D'ailleurs les étrangers disent souvent que les Français de la cinquantaine qui voyagent sont les plus pénibles de la planète… Nous les avons côtoyés quelques fois et je confirme…

-            Y: J'aime pas quand tu cogites la nuit comme ça.

-            N: Pourquoi ?

-            Y: En général, c'est pas bon du tout au réveil…

-            N: Beh là, c'est positif, c'est rare non ?

-            Y: J'ai l'impression que plus on va avancer dans le voyage et plus tes réflexions vont être positives.

-            N: De toutes façons, ça ne pouvait pas être pire qu'au début…  

La matinée se passe en nous promenant dans les rues bondées de Rawalpindi.

Cette après-midi, nous allons à Islamabad, la jeune capitale limitrophe de Rawalpindi. A l'arrière du bus qui nous y emmène, nous restons dans nos pensées. Le jeune hurleur qui cherche à attirer le client crie de toutes ses forces: "Islamabad, Islamabad, Islamabad". Il faut le voir sauter en marche, pousser les voyageurs à monter puis envoyer quelques coups brefs et énergiques sur la porte métallique pour avertir le chauffeur qu'il peut repartir.

Depuis quelques kilomètres, nous suivons un autre bus sur la même ligne. Cela fait trois ou quatre arrêts que celui qui nous précède rafle toute la clientèle. Notre jeune contrôleur commence à s'énerver... A l'arrêt suivant, Alors que le conçurent charge en toute impunité les voyageurs, notre chauffeur accélère, le dépasse et freine un coup sec pour se placer en travers de son chemin. Rejoignant le crieur, le chauffeur descend et la bagarre éclate…

Après s'être sérieusement invectivés, les coups commencent à pleuvoir et une dizaine de passagers, descendus en trombe, interviennent rapidement pour les séparer. Nous récupérons une bonne dizaine de clients du bus fraudeur et repartons comme si de rien n'était.

  -            Y: Ils en viennent facilement aux mains mais il sont très vite séparés.

-            N: En France, les gens n'interviennent plus, ils regardent avec effroi ou dégoût les combats de rue.

-            Y: Il y a une grosse différence entre le Pakistan et les pays arabes au niveau du mariage.

-            N: Vas-y.

-            Y: Dans la plupart des pays Arabes, les jeunes mariés sont souvent obligés d'acheter leur femme à leur futur beau-père. Son départ de la famille représente un manque à gagner considérable que le futur époux doit compenser. Au Pakistan, le père de la mariée constitue une dot en faveur de l'époux et du couple.

-            N: J'ai lu dans le guide que le Pakistan est le seul pays au monde où il y a plus d'hommes que de femmes ! Malgré des espérances de vie différentes… Comme elles coûtent très cher en dot, les parents se préoccupent plus de la santé des garçons que de celles des filles. Le taux d'alphabétisation des femmes est de 14%… Sans commentaire !

A propos d'alphabétisation, nous passons devant la grande et moderne université de Rawalpindi. Ses grandes colonnes font penser à une construction de la Grèce antique alors que sur la grande avenue que nous empruntons, les voitures en parfait état témoignent qu'une relative civilité règne entre les conducteurs de la capitale.

-        Y: Tu imagines s'il y avait des rickshaws à Paris, ce serait cool, non ?

-        N: Ce serait un sacré foutoir.

-        Y: C'est vraiment génial, ces engins, petits et puissants à la fois.

-        N: Je crois que les gros taxis Mercedes feraient la gueule !

-        Y: Tu m'étonnes…

  Ici, les rues sont propres et contrastent singulièrement avec le reste du pays. Je me demande dans quelle mesure, l'Inde, la Chine, la Russie, l'Indonésie, le Pakistan, le Bangladesh, l'Amérique du Sud, Centrale ou l'Afrique soit, en fait 90% des pays du monde ne polluent pas d'une manière extraordinaire la planète… Quand on voit la merde qu'il y a partout, des milliards de tonnes de résidus plastiques, de pneus, ces milliards de bagnoles mal réglées… Je sais qu'il faut commencer par un bout et que charité bien ordonné commence par soi-même mais quand je pense à nos écolos qui nous cassent les pieds à trier le papier du verre et du plastique, ça me décourage… En y réfléchissant, 90% des habitants du globe polluent et ça dérange les 10% qui restent…

Yves s'amuse à deviner dans quel direction le bus va tourner en suivant le trajet sur le plan de la ville. Et en effet, il tourne à gauche puis à droite puis encore à gauche juste après qu'Yves l'ai annoncé. On se croirait dans le feuilleton "Demain à la une". Il y a vraiment tout dans ce guide…

Islamabad, la jeune capitale est à l'image d'une grande ville moderne. Des immeubles récents, des parcs, de larges avenues et même un ministère des droits des femmes… Au bout d'une longue ligne droite, l'objet de notre déplacement fait son apparition, la grande mosquée d'Islamabad. Le gigantesque édifice à l'architecture moderne et anguleuse a été offert par le roi Faisal et peut accueillir 50 000 fidèles. Les photos sont bouclées en une heure et la faim nous tenaille à nouveau. Yves m'a dit un jour, au cours d'un autre voyage que si nous n'avions pas besoin de manger, nous serions libres ! Je dois dire que cette phrase aussi simple soit-elle m'a fait réfléchir pendant des années et aujourd'hui encore, elle continue à me prendre la tête… Merci Mac Meul !

Le bus du retour nous dépose le long d'un petit supermarché. Des "mars", des "bounty" et des pepsi disparaissent dans nos gosiers, bien à l'abris des regards, il n'est que 16h30, sacrilège !!!. Le prix d'une barre chocolatée représente l'équivalent de deux repas complets mais on s'en fout, ça fait du bien…

La bouche pleine et la carte du pays sous les yeux, Yves se tourne vers moi.

  -            Y: Tu as vu le cirque pour descendre de Peshawar à Quetta ? Si on contourne les territoires tribaux interdits aux étrangers, on en a pour 3 jours ! J'ai lu qu'il y a des avions entre ces deux villes et pour pas trop cher, qu'en penses-tu ?

-            N: Si on fait ça, on loupe complètement l'Indus, et puis ça dépend du prix…

-            Y: Ecoute, j'ai vu une agence de voyage à coté de l'épicerie de tout à l'heure, on a qu'a demander !

-            N: Ca marche.

Le prix s'avère être plus cher que ce qui est écrit dans le "Lonely Planet", environ 2 500 roupies par personne. J'en profite pour jeter un coup d'œil sur ma réserve de fric.

-            N: Non d'une pipe, on a presque plus d'argent et les banques ferment à 17h.

 Après avoir demandé où se trouve la banque la plus proche, nous sortons rapidement de l'agence. Pas la peine de courir à deux, je laisse Yves et traverse au pas de course des parkings, des places et quelques routes sous le regards surpris des passants. L'employée commençait à verrouiller la porte lorsque je monte quatre à quatre les marches de l'agence. Je salue le garde armé par un sourire et m'impose à l'entrée. Un peu irritée, la guichetière effectue mon change en moins de temps qu'il ne faut pour le dire et sans aucun papier justificatif… Je rejoints Yves qui somnole sur le trottoir, nous sommes à nouveau très riches !!! Terrible constatation, le dollar a baissé un peu et notre pouvoir d'achat s'en trouve amputé de 20 francs !!!

Retour à la base arrière de Rawalpindi. Il nous faut une heure pour faire 15 bornes…

  -            Y: Tu te souviens du mec qui a roulé sur le bœuf à Multan ?

-            N: Oui ?

-            Y: Ils n'ont pas du tout le même rapport avec les animaux que nous. En France, entre l'animal vivant et ce qu'on retrouve dans nos assiettes, il y a vraiment un gros écart. Nous ne sommes jamais en contact avec l'animal vivant avant de le consommer. Les poulets sont grillés, ils n'ont plus du tout la forme d'une poule ou d'un coq !! Quand aux steaks sous Cellophane, vous dire qu'ils ressemblent à des bœufs… Peut être que si on égorgeait les animaux devant nous à l'heure de l'apéro, on en mangerait beaucoup moins… Ici, c'est l'inverse, on égorge sous ton nez et les étalages sont pleins de bestioles saignées et dépecées. Les gens consomment à la vue des carcasses pendues et cela ne dérange personne.

-            N: C'est vrai que moi aussi, j'ai vu plein de gens maltraiter des animaux, c'est dingue.

Une femme voilée s'approche de nous en tendant la main, l'enfant qui se trouve à califourchon sur son bassin est d'une saleté impressionnante. Les mendiants sont rares au Pakistan, ce sont en général des femmes accompagnées d'enfants et je ne pense pas qu'elles aient d'autres choix. Si le voile dissimule leur visage, il dissimule aussi leur fierté. Généralement, nous évitons de donner de l'argent mais cette fois ci, Yves lui tend un billet de 20 roupies dans un sourire.

Nous dînons à l'hôtel, au menu: omelette, puis bœuf aux épices pour Yves et au curry pour moi. Ce copieux repas nous occupe pendant une bonne heure puis nous remontons dans la piaule. Yves inonde la moitié de la chambre en prenant sa douche, éponge avec la serviette de l'hôtel la vieille moquette puis nous nous couchons.

Il est 23h, impossible de dormir ! Le jeu du soir consiste à trouver le plus grand nombre de films tournés par certains acteurs connus, je m'y arrache les cheveux… Au bout de trois heures, nous avons épluché tout le gratin d'Hollywood et le sommeil n'est toujours pas au rendez-vous !

  -            Y: Tu connais la théorie du "Big bang" ?

-            N: Non, pas vraiment.

-            Y: Il y a un truc très curieux et qui pourrait avoir un rapport avec l'ancien testament.

-            N: Ca à l'air intéressant, vas-y, racontes !

-            Y: Je ne sais pas si tu te souviens mais il est écrit dans la Genèse que la lumière n'est apparue qu'au deuxième jour.

-            N: Oui, et alors ?

-            Y: Et bien d'après cette théorie qui a été vérifiée. Au tout début de la création de l'Univers, il n'y avait pas de lumière…

-            N: Comment ça ?

-            Y: Juste après l'explosion, la masse de l'Univers était tellement dense que les photons ne pouvaient pas se déplacer et donc il ne pouvait pas y avoir de lumière. Ce n'est que trois cent mille ans plus tard que la lumière fut. Toutes les galaxies de notre univers s'écartent lentement du centre de cette explosion et la densité globale diminue de façon constante, ce qui confirme cette théorie. C'est également grâce à cette théorie que l'on sait où se trouve le centre de l'univers. Il se trouve à l'intersection des droites qui marquent le déplacement des galaxies.

-            N: C'est dingue ça.

-            Y: Ce n'est pas tout. Il y a encore un fait troublant qui semble corroborer la Genèse.

-            N: Lequel ?

-            Y: Il existe au sein d'une même espèce de grenouilles, deux modes de reproduction différents, l'un sexué, l'autre asexué. La reproduction diffère selon de la région où l'on trouve ce batracien. En fait, dans les endroits où ces grenouilles risquent des infections, et notamment là où il y a des canards porteurs de bactéries, la race a développé une reproduction sexuée pour créer une multiplicité d'ADN. Cette multiplicité rend la race moins vulnérable aux attaques virales et donc concoure à sa survie. Là où les batraciens n'ont pas développé ce mode, c'est qu'il n'y avait pas d'agression infectieuse. Et Eve a été créée après Adam.

-            N: Mais alors tu veux dire que, d'une façon symbolique, notre espèce aurait développée une reproduction sexuée pour assurer sa survie et que l'ancien testament pourrait contenir cette information ?

-            Y: Pourquoi pas ?

-            N: En tous cas, c'est vraiment extraordinaire ce que tu viens de me raconter et ce n'est pas bête du tout. On sait que cet ancien testament provient de l'Egypte, Adam est un personnage égyptien et on connaît l'importance de la symbolique Egyptienne. Pourquoi n'auraient-ils pas eu accès à ce savoir après lequel nous courrons depuis des millénaires ? En tous cas, toutes ces suppositions sont passionnantes et j'adore ça.

-            Y: Je sais, c'est pour cette raison que je te raconte ça. Tu sais quelle la grande question scientifique du siècle ?

-            N: Non !

-            Y: Quand on provoque un mouvement sur un électron, on déclenche un mouvement symétrique sur son voisin.

-            N: Ah oui ?

-            Y: Et les plus grands scientifiques n'arrivent toujours pas à comprendre pourquoi.

-            N: C'est vraiment formidable, voilà qui va m'aider à dormir… Bonne nuit, gros sac.

-            Y: Eh, j'vais t'dire un truc, gros sac. Quand on sera à Karachi, on se prend un super hôtel avec le câble et une zapette et je t'éclate la tronche.

-            N: C'est ça, et je mettrai le caméscope en route pour filmer le combat.

 

Mardi 29 décembre 1998

Le réveil de cinq heures n'est pas des plus faciles mais vu l'excellente omelette épicée accompagnée des toasts grillés que nous amène le room service, on oublie la fatigue. Le bus part à 6h pour Peshawar, nous avons le temps. Nous quittons la chambre à 5h45. Les clés sont déposées rapidement sur le comptoir et nous retrouvons la fraîcheur nocturne du Nord-Pakistan.

Le brouillard est au rendez-vous. Le petit bus se met en route et les kilomètres défilent à vive allure. Un camion citerne renversé sur le flanc nous rappelle les dangers des trajets en car. A une trentaine de kilomètres de Peshawar, un check point assez tendu attire notre attention. Nous sommes dans une gigantesque ville de garnison. Des dizaines de camps militaires plus équipés les uns que les autres, des blindés en tous genre jalonnent la chaussée.

Nous nous enfonçons un peu plus vers notre objectif, la fameuse "passe de Khyber". En y réfléchissant, nous sommes entre l'Afghanistan et le Penjab. La guerre qui ravage ce territoire dure depuis près de cinquante ans. Au moment de la partition de l'Inde et du Pakistan, le Penjab peuplé d'Indous et de Musulmans a tardé à choisir son camp. Du coup, les deux pays se disputent la région. Ce n'est pas la première fois que nous sommes pris dans le tourbillon d'un conflit qui s'enlise. Au Kurdistan, nous avons été arrêtés, puis expulsé par la police pendant que l'armée Turque envahissait tranquillement le nord de l'Irak. Une autre fois en traversant le fleuve Ushumacinto en pirogue, Yves s'est fait voiler ses pelloches par des guérilleros. Et je ne vous parle pas de la Moldavie, de la Roumanie ou des pays Baltes. Tout ça pour dire que les gros moyens militaires qui défilent sous nos yeux nous rappellent un paquet de souvenirs assez "exotiques".

L'hôtel d'Yves et du "Lonely planet" s'appelle le "Rose hôtel". Yves garde les sacs pendant que je vais jeter un coup d'œil à la chambre, nous sommes au quatrième étage et la piaule est propre. Toujours le même tarif, environ 250 roupies la nuit pour deux, 15 francs chacun. Par la fenêtre, on peut apercevoir le toit en terrasse du bâtiment voisin. Des ouvriers tendent sur des cadres de bois des dizaines de tapis aux couleurs chatoyantes. Accroupis sur leur ouvrage, ils clouent méthodiquement les fameux "Kilims" pour ensuite les humidifier et les laisser sécher.

Yves m'explique que ces tapis sont fabriqués également en Iran où il a l'habitude de se rendre pour son travail. Un tapis de 2 mètres sur 3 coûte plus de 10 000 francs en France… Ici, on divise par quinze ! C'est sur le toit de notre hôtel que nous discutons avec ces artistes funambules. Ce sont tous des réfugiés Afghans et de larges sourires illuminent leurs visages creusés par les épreuves d'un passé récent.

Baignée par le soleil, la terrasse de l'hôtel domine les centaines de tapis multicolores qui recouvrent tous les toits alentours. Même la pollution semble rester bloquée plus bas, dans la poussière des rues.

Un petit Pepsi et nous voilà repartis vers la P.T.D.C. (Pakistan Tourism Developpement Corporation) pour tenter d'obtenir l'autorisation de nous rendre à la passe de Khyber.

Le rickshaw nous dépose devant la grille de l'hôtel "Dean". La petite construction plate renferme un grand comptoir où les murs sont couverts de vieilles photographies et posters de la fameuse passe. Sur le mur du fond, une affiche attire mon regard, il s'agit de la photographie d'une statuette trouvée à Taxila et représentant Bouddha jeûnant… Cette photo est fantastique, c'est la première fois que je vois bouddha sous cet aspect, il est si maigre que ses yeux semblent en retrait par rapport au visage. Je n'avais vu jusque là que des bouddhas couchés, éveillés, souriants, ventripotents et j'en passe mais celui ci montre a quel point sa quête a nécessité des sacrifices. Yves s'approche du comptoir pour discuter avec l'homme de l'office qui nous interroge du regard. C'est dingue, c'est le sosie du terrible compagnon de cellule turc de "Midnight express". Il a un tel strabisme divergeant qu'en se mettant chacun à un bout du comptoir, il nous surveille tous les deux et on se demande encore aujourd'hui quel œil il fallait suivre. En tous cas, il est très sympa et très commerçant…

  -            Y: Hello, we want to go to the Khyber pass, is it open ?

-            Lui: Pas de problème. Un 4Í4 avec chauffeur, une escorte armée, les autorisations, le tout pour 4 heures de voyage et pour 1 400 roupies seulement… Et dés demain, cela est possible si vous voulez…

  Yves se tourne vers moi, radieux.

-            Y: Eh Nic, c'est cool ça, on prend ?

-            N: Je ne sais pas, c'est un peu trop facile…

-            Y: Comment ça facile ?!! Ca nous évite de faire toute les démarches nous même, de courir pour trouver un chauffeur qui accepte de nous accompagner à l'office tribal, ça ne nous rajoute que 20 balles chacun, merde ! C'est plutôt cool, non ?

-            N: Okay, on fait comme ça. (En soupirant). C'est possible d'aller au bazar de  Darra ?

-            Lui: Non, je suis désolé, c'est fermé aux étrangers.

-            Y: Pourquoi ?

-            Lui: Parce qu'il y a eu beaucoup de problèmes avec les touristes. Certains ont acheté des "stylos-pistolets" à un coup et ont essayé de les ramener chez eux comme souvenirs ! Ils se sont fait prendre et désormais ce village qui consacre son activité à imiter n'importe quelle arme au monde est fermé aux étrangers.

-            Y: Et pour longtemps ?

-            Lui: Jusqu'à nouvel ordre.

-            N: Y a t-il un autre endroit où nous pourrions voir la fabrication artisanale d'armes à feu ?

Le type semble tiquer et se tourne vers son employé qui vient de rentrer dans le bureau., Après avoir échangé quelques phrases en ourdou, il se tourne vers moi et répond.

  -            Lui: Je pense que vous pouvez trouver des fabricants d'armes un peu partout à Peshawar. Mon employé peut vous montrer si vous voulez. Et il n'y a pas de problème pour faire des photos.

  Il est vrai qu'à nous deux, nous trimballons trois boîtiers Reflex en bandoulière, les deux Pentax d'Yves et mon Canon. Evidemment, pour la population de ce genre d'endroit où les touristes se font rares, nous ne pouvons être que des reporters...

En fait, je suis un peu déçu par la façon dont cela s'est passé. N'importe quel clampin peut venir ici avec du pognon et on l'emmène visiter la passe de Khyber. J'en fais part à Yves en sortant de l'office…

-            Y: Je te comprend Nic, mais il ne faut pas perdre de vue certaines choses. On est à vingt cinq kilomètres de la frontière afghane, les Talibans se battent contre Massoud juste derrière ces montagnes. D'autre part, pour arriver là, on s'est tapé une semaine de galère, de transports et de Ramadan, on est habitué à en baver, pour nous ce n'est rien de faire cela… Mais pour le péquin moyen,  imagine !

-            N: Ouais, tu as raison, j'ai été nul, c'est très bien ainsi. Après demain, on va se faire un reportage du tonnerre.

  L'homme à la barbe blanche qui nous guide à vive allure dans les ruelles du bazar du centre se retourne de temps en temps pour s'assurer que nous le suivons bien. Comme à son habitude, Yves ferme la marche. Au bout d'un quart d'heure, nous quittons les ruelles étroites du souk pour emprunter une passerelle métallique qui enjambe la voie ferrée. Le spectacle qui s'offre à nous, nous émerveille. Un grand troupeau de buffles noirs paisse tranquillement sur les voies pendant que des enfants jouent dans des tas d'ordures aux couleurs vives. Yves se dit certainement la même chose que moi, à savoir, "je reviens là dés que possible pour faire des clichés". Nous arrivons enfin devant un magasin où un homme d'une quarantaine d'années ponce au papier à l'eau la crosse d'un pistolet automatique. L'employé de l'office du tourisme négocie pour nous les photos que nous allons faire. Yves met en scène l'artisan et le guide pour composer des clichés intéressants.

  -            Y: On lui donne un pourboire ?

-            N: Je ne pense pas qu'il attende quoi que ce soit.

-            Y: Allez, cent roupies ?

-            N: Ah non, cinquante, pas plus ! 

Comme je m'y attendais, l'armurier refuse et nous repartons un peu gênés de la situation, on l'a quand même enquiquiné pendant une bonne demi-heure…

  -            Y: Et au mec là, on lui donne quelque chose ?

-            N: Beh oui, tout à fait d'accord.

-            Y: Combien on lui donne, tu as de la monnaie ?

-            N: Presque plus, donnes vingt roupies.

Yves rattrape notre homme et lui tend les quatre billets de dix. Il refuse de la main, merde alors !! Il nous emmène ensuite chez d'autres armuriers qui ont pignon sur rue. Les magasins sont couverts d'armes en tout genre, des fusils automatiques, des fusils d'assaut, des revolvers et pistolets de tous les calibres sont entassés dans les vitrines… Les prix sont effarants. Deux cent cinquante francs pour une Kalachnikov AK 47, l'arme la plus répandue dans le monde. Quatre cents francs pour une excellente imitation d'un fusil automatique occidental. La aussi, notre guide joue patiemment le rôle de l'acheteur pour nous et les flash crépitent dans le petit magasin de Peshawar.

-            Y: Bon, ça y est , le sujet de la fabrication artisanale d'armes à feu est bouclé.

-            N: Tu m'étonnes, génial. Il est quand même vachement sympa ce mec, tu ne trouves pas ?

-            Y: Si, on lui demande de venir avec nous jeudi ?

-            N: Bonne idée, avec une tête pareille, on a un guerrier de la tribu Afridi en chair et en os.

-            Y: Extra.

  Notre homme semble ravis de nous accompagner dans la passe, l'affaire est conclue.

Alors que nous nous sommes séparés pour explorer la cité et ses plus sombres recoins, quelques ruelles sorties tout droit d'un roman de Victor Hugo sont la cible de mes objectifs. Je profite du calme de l'après-midi pour visiter quelques officines médicales ainsi qu'un curieux magasin qui vend des bouteilles d'alcool du monde entier, mais vides… Je constate que l'on trouve de tout dans les pharmacies et même des médicaments français, je pensais que l'aide internationale était gratuite…

Des gamins d'à peine 10 ans m'accompagnent un moment en me demandant avec insistance si j'ai vu le film "Titanic"… Certains réclament des stylos, des pièces ou un petit cadeau avec insistance et il est hélas, souvent nécessaire de hausser le ton pour s'en débarrasser. Un peu plus loin, c'est une imprimerie que je découvre dans la pénombre d'une cave ouverte sur la rue. Des dizaines d'enfants travaillent dans des conditions indescriptibles. Certains empilent des liasses de journaux, d'autres les plient. Leur regard sont comme leurs mains, d'un noir d'encre, sans aucune couleur, presque sans vie.

Yves arrive quelques minutes après moi à l'hôtel. La fin du Ramadan résonne dans la cité et nous filons dévorer le contenu de la carte du restaurant voisin. De retour à la chambre, Yves me raconte sa fin d'après-midi, il a assisté à l'exécution d'un buffle dans l'arrière boutique d'une boucherie. Dans une salle de 6m², on amène l'animal puis on lui attache les pattes pour le coucher sur le flanc. A l'aide d'une courte machette, le boucher lui tranche la gorge très profondément et lui maintient la tête en arrière. Il saisit ensuite les intestins du bestiau (en passant par la gorge ouverte) pour les nouer. Les quatre pieds sont découpés puis donnés immédiatement à un jeune commis qui quitte la pièce précipitamment. Le buffle respire encore quand le boucher lui ouvre le ventre pour extraire l'estomac en se moquant de la pâleur d'Yves… C'est bien simple, Yves me raconte cela pendant une heure. Si le bonheur ou la tristesse se partagent, et bien je découvre qu'il en est de même pour l'écœurement… Heureusement que j'ai déjà mangé !

Avant de m'endormir, je tente d'imaginer ce que peut voir une femme à travers le voile… Non seulement, leur champs de vision est nettement réduit mais en plus, avec ce premier plan textile flou, elle ne voit pas grand chose du monde extérieur… Yves reste silencieux. 

 

Mercredi 30 décembre 1998

  Il est 9h lorsque nous prenons un bon petit déjeuner à l'hôtel d'à côté. Des toasts, des omelettes et du thé, bien à l'abri derrière la grand vitre teintée du restaurant. Pendant que mon ami s'absente un moment, j'interroge le jeune homme assis à la table derrière nous qui finit son repas.

-            N: Tu es chrétien ?

-            Lui: Non, je suis musulman.

-            N: Et tu ne fais pas le Ramadan.

-            Lui: Non. En me faisant comprendre d'un signe qu'il s'en fiche complètement.

-            N: Ah, Okay. Surpris par son attitude.

  Nous quittons l'hôtel à 9h30, un petit tour de rickshaw et nous voilà au P.T.D.C. Dans une petite cour, quelques employés du Dean's Hôtel et de l'office touristique discutent autour d'un feu de branchages, ils nous convient à nous installer sur les chaises vides. La chaleur fait du bien et comme d'habitude, le fumée causée par l'humidité du bois s'oriente en direction d'Yves. Je repense en souriant intérieurement aux nuits glaciales que nous avons passés en plein hiver dans les forêts Polonaises ou Baltes. Je crois que si nous avions pu faire griller tous les arbres pour nous réchauffer, nous l'aurions fait…

  -            N: On peut dire qu'on en a mangé de la fumée, pas vrai, mon pote ?

-            Y: Ouais, surtout moi. En me faisant un clin d'œil.

Un quart d'heure plus tard, le chauffeur arrive en compagnie de notre guide de la veille, le départ est imminent.

Le 4Í4 traverse maintenant les cantonnements militaires de Peshawar en direction de l'office tribal. Une dizaine de minutes plus tard, un militaire armée d'une Kalachnikov prend place à l'arrière du véhicule. Il n'a pas l'air bien redoutable… C'est mieux que rien et de toutes façons, c'est obligatoire. Le conducteur parle anglais et la visite guidée commence.

  -            Le chauffeur: Dans une dizaine de kilomètres, nous arriverons au premier check point. A partir de cet en droit, il sera interdit de photographier des femmes, des maisons et des bâtiments militaires, compris ? C'est très très très important, les Pathans ne plaisantent pas, ils sont tous armés et il leur arrive fréquemment de tirer sur des voitures ou sur des étrangers qui ne respectent pas ces consignes. Vous devez faire très attention.

-            Nous: Pas de problème.

  La voiture zigzague entre les nombreux véhicules puis traverse un pont qui surplombe une rivière qui a dû couler un jour… La gorge qu'elle a creusée a laisser des berges abruptes qui abritent des constructions archaïques les unes sur les autres. Notre guide nous informe qu'il s'agit là d'un camps de réfugiés afghan.

  -            N: Okay, vous pouvez vous arrêter là, s'il vous plaît ?

-            Le chauffeur: Oui mais faîtes attention, ne restez pas longtemps.

Il se tourne alors vers notre garde du corps et lui fait signe de nous accompagner. Malgré sa large cartouchière, le militaire a l'air terrorisé. Il baragouine pour signifier son désaccord et ses craintes puis quitte la voiture pour nous rattraper car nous sommes déjà à 100 mètres du véhicule, l'appareil photo prêt à immortaliser les réfugiés. Le garde qui doit mesurer 1m50 nous explique par signes que nous ne pouvons rester là et qu'il faut partir. Yves acquiesce et continue à prendre quelques clichés, je crois que le nain de jardin va nous faire un malaise… Retour à la voiture au pas de course pour se faire sermonner par le conducteur. Il nous répète que c'est dangereux, qu'il y a beaucoup d'accidents, etc. A dire vrai, nous ne l'écoutons pas vraiment…

Trois kilomètres plus loin, nous longeons le "Smugglers bazar", le plus gros bazar de contrebande du monde. Yves et moi ouvrons grand les yeux pour ne rien louper de l'intense activité qui règne dans cette gigantesque fourmilière humaine. Les gens qui nous dévisagent sur le bord de la route le font sans sourire et j'ai un peu l'impression d'être dans un aquarium. Le premier check point est en vue, le chauffeur se tourne vers nous et nous dit.

  -            Le chauffeur: Pas de photos !

-            Nous: Pas de problème.

Il descend du véhicule avec le garde et présente au contrôle les autorisations. Je prends à la volée deux photos qui me valent les reproches de l'homme à la barbe blanche assis à l'arrière. Nous passons sans problème sous la barrière du contrôle et pénétrons dans le territoire pathan. Au Pakistan, presque un quart du territoire national est classé "région interdite". Pour des raisons de sécurité, les étrangers et les Pakistanais qui ne sont pas Pathans n'ont pas accès à ces territoires tribaux. Chaque zone tribale est administrée par un agent politique, haut fonctionnaire pakistanais qui dispose de détachements de miliciens recrutés localement, les levies ou scouts appartenant à l'unité d'élite du "frontiers corps". Cet agent politique est chargé de veiller à ce que les vendettas tribales ne s'étendent pas aux zones contiguës administrées directement par le gouvernement d'Islamabad. Il ne peut intervenir que sur les routes où s'exerce l'autorité du gouvernement, le reste du territoire est un no man's land régit par les lois tribales des Pathans.

La majorité de la population de la région frontière appartient à l'ethnie pathan considérée dans son ensemble (si l'on ajoute les milliers de Pathans d'Afghanistan) comme la plus grande société tribale au monde. Chaque groupe, divisé en de nombreux clans vit sur son propre territoire. Ainsi, on rencontre du nord au sud les Yusufzai, les Mohmand, les Afridi, les Bangash, les Wazir et les Mahsud. La réputation martiale des Pathans, gardiens traditionnels des cols menants vers les riches plaines de l'Hindusthan, s'est établie lors des incessants combats qui les opposèrent aux Moghols, aux Sikhs et aux Britanniques.

L’objet essentiel de la société pathan était la guerre, dans laquelle des groupes de tribus à l’organisation assez lâche, conduits par un malik  ou chef, rivalisaient et luttaient avec d’autres. De ces Pathans dépendent des peuples conquis et des groupes d’artisans spécialisés qui sont en fait des castes. Le code pathan (pakhtunvali ) fait de la vengeance un devoir très strict, que tempère seulement l’obligation d’accorder hospitalité, asile et sauf-conduit à ceux qui le demandent. Par cela, comme par le respect particulier qui entoure les chefs religieux charismatiques ou « saints », la société pathan rappelle de façon frappante des sociétés tribales analogues vivant dans d’autres parties du monde musulman, notamment au Maghreb. Les « saints » prennent une part active au règlement des différends, fonction qui est aussi celle des conseils de tribu (jirga ) dont le rôle a été renforcé par la politique britannique et pakistanaise de gouvernement indirect.

Nous roulons maintenant en zone Afridi a vive allure et nous commençons a apercevoir les habitations fortifiées des Pathans. La vallée de Peshawar s'arrête là où débute la passe, à Jamrud, à 18 km à l'ouest de Peshawar sur la Grand Trunk Road construite par Agbar en 1586 pur relier Kaboul à Delhi, la fameuse route de la soie. De nombreux camions colorés, chargés à bloc sillonnent ce passage dans les deux sens. Nous nous étions rendu compte, par la taille des camps de réfugiés, que le Pakistan aide officiellement le peuple Afghan. Nous découvrons aujourd'hui l'intense commerce qui existe entre les deux pays. Nous avions remarqué la même chose entre le Yémen et la Somalie. Les camps de réfugiés Somaliens y sont très organisés et très bien acceptés. Pour beaucoup, les camps de réfugiés ne sont que d'innombrables rangées de tentes déchirées parcourus par des d'enfants nus et décharnés. La plupart de ces camps s'organisent vite et deviennent de véritables villes avec une administration et une organisation qui concourent grandement à leur intégration. Les enfants vont à l'école, les parents font du commerce ou de l'artisanat et il n'y a aucun racisme, aucune ségrégation car les Pakistanais et les Afghans sont frères de religion. La religion musulmane a cette force que la religion chrétienne n'a pas su développer. Un véhicule des Nations Unies conduit par un Pakistanais en lunettes noires croise notre route en direction du bazar de contrebande.

Nous arrivons maintenant à Bab-i-Khyber, porte monumentale construite en 1964 qui marque le début du passage proprement dit. La passe de Khyber est un col d'Asie centrale, principale route entre l'Afghanistan et le Pakistan, placé sous l'autorité du Pakistan. Ce défilé d'une cinquantaine de kilomètres relie Peshawar à Kaboul. Cette passe, dont la largeur n'est par endroits que de quelques mètres, est surplombée de montagnes difficiles d'accès, dont les parois s'élèvent à une hauteur qui varie entre 180 et 300 m. Le point culminant du col se trouve à 1 072 m d'altitude. La tradition veut que Hazrat Ali, le gendre du prophète se soit rendu à Ali Masjid, la partie la plus étroite de la montée. On dit que deux chameaux lourdement chargés ne pouvaient y passer de front. Pendant plusieurs siècles, la passe de Khyber fut empruntée par  les envahisseurs pour pénétrer en Inde, de Darios 1er et d'Alexandre le Grand à Babur. Au 19e siècle, pendant les guerres afghanes, la passe fut le théâtre de nombreuses escarmouches entre les soldats anglo-indiens et les Afghans. Parmi les plus célèbres, on peut citer la bataille de janvier 1842, au cours de laquelle environ 16 000 soldats britanniques et indiens périrent. Les Britanniques construisirent une route en 1879 qui fut empierrée au cours des années 1920. Une voie ferrée fut construite au même endroit à la même époque : 34 tunnels et 94 ponts furent nécessaires pour atteindre Landi Kotal, près de la frontière afghane. La mauvaise réputation de Landi Kotal où la drogue etait en vente libre et le déclenchement de la guerre afghane mirent un terme à l'exploitation de ce trajet ferroviaire dans les années trente.

Le chauffeur s'arrête et nous laisse faire quelques clichés avant de repartir rapidement. On sent nettement la tension montée dans la voiture. A chaque fois que nous prenons une photo, j'ai l'impression que le conducteur va nous faire une attaque. Cet asticot va beaucoup trop vite pour que l'on puisse faire la mise au point aussi un drôle de jeu de cache-cache débute. Il s'agit de faire ralentir le 4Í4, lorsque nous sommes hors de vue des miliciens qui gardent la route, des nombreux check points, des habitations percées de meurtrières trop proches et des forts militaires. Inutile de vous dire que les trois compères qui nous accompagnent sont verts de peur. Dés qu'Yves ou moi leur demandons de ralentir suffisamment pour prendre une photo, ils tournent la tête en tous sens pour savoir d'où va venir le danger, ensuite, il faut que la vue soit dégagée, qu'il n'y ait ni fil électrique, ni buisson, ni véhicule qui parasite la vue… Autrement dit, c'est un enfer pour nos accompagnateurs mais aussi pour nous… C'est simple, on passe notre temps à voler des clichés, le plus souvent au téléobjectif, et à des vitesses qui interdisent toute profondeur de champs…

Un grand nombre de gardes armés dorment sur les cotés de la route, dans des abris improvisés et c'est souvent au dernier moment que nous les apercevons. A chaque fois, c'est le même branle-bas de combat, baisser rapidement l'appareil, avoir l'air de compter les moutons et refermer prestement la vitre teintée. Les voitures n'ont pas le droit de s'arrêter et il n'est pas rare que lorsque notre chauffeur ralentit sur notre demande, des hommes armés sortis de nulle part lui fassent de grands signes de repartir.

  -            Le chauffeur: La C.I.A. et les services russes des renseignements traînent souvent dans le coin. Il y a beaucoup d'espions car c'est le seul passage vers Kaboul. Tenez, regardez la haut.

  Il me fallu plusieurs secondes pour discerner les petites formes humaines chargées d'énormes sacs et escaladant les pentes dangereuses de ces collines abruptes.

  -            N: Ce sont des marchandises de contrebande ?

-            Le chauffeur: Oui, ils vont vendre ça dans les villages voisins ou alors ça ira au grand bazar de contrebande. Il y a de tout mais ça, je pense que c'est du sucre.

La voiture croise maintenant à intervalles réguliers les rails désaffectés de cette ligne ferroviaire inutile construite avec la sueur et le sang des Pakistanais sous les directives des ingénieurs anglais. Comme dans beaucoup de pays asiatiques, cette voie ferrée est parcourue par les piétons, les enfants qui jouent et des troupeaux de bêtes.

-            Y: C'est curieux mais ces constructions que nous voyons me rappellent l'architecture du Yémen du nord. Des murs épais en pisé, des enceintes fortifiées, des meurtrières et des tours  aux quatre coins des fortifications. D'ailleurs, je crois qu'il a encore ce même type architectural dans le sud du Magrheb, et notamment au Maroc. A priori, tout ceci pourrait avoir les mêmes origines…

-            N: Comment ça ?

-            Y: Tu sais que les guerriers Pathans revendiquent être des descendants directs d'un ami du prophète dénommé "Qais" ? Celui ci aurait été appelé par lui "P'thun" qui signifie en arabe "Quille de bateau" et il l'aurait chargé de propager l'Islam au sein de son peuple. Les vingt mille premiers soldats du prophète étaient Yéménites prêtés par le calife turque qui dominait le nord du Yémen à l'époque. Ces combattants sont donc partis aux cotés de Mahomet pour se battre et de ce fait ont participé aux campagnes d'islamisation qui succédaient aux combats. Une partie d'entre eux serait partie vers le Magrheb et l'autre vers l'Asie mineure… Voilà comment on peut expliquer le même type d'architecture dans des lieux aussi éloignés.

-            N: Très intéressant, ce qui est extra avec l'histoire très ancienne comme celle que tu viens de me raconter, c'est que plein de choses sont possibles. Les preuves n'existent plus mais il y a de fortes présomptions. D'ailleurs, il faut voir deux historiens se chamailler en public avec tous les deux des approches plus logiques l'une que l'autre. C'est fou comme on peut quasiment créer sa propre histoire de l'humanité. Regarde les liens entre la philosophie des initiés égyptiens et celle des templiers par exemple… Il est possible mais improuvable que des informations aient circulées entre les prêtres du temps des pharaons puis, via Moïse, via Jésus pour arriver aux croisés qui les ont transmis aux initiés de l'Ordre du Temple… Ou encore, il est fort probable, voir certain que les drakkars normands aient découvert et exploité le continent américain des siècles avant les navigateurs portugais et espagnols. Mais là encore, aucune preuve, que de fortes présomptions… Toutes ces théories sont vraiment passionnantes, j'adore ça, je fais même ma petite sauce.

  Nous passons ensuite devant le haut mur d'une immense ferme fortifiée. Il s'agit de la maison du chef des Afridis. Vingt deux membres de la famille dirigeante vivent derrière ces murs. Le trajet se poursuit le long d'une rivière asséchée, un vent sec et violent balaye la gorge en soulevant des nuages de poussière. Nous arrivons maintenant dans un autre village et notre guide nous raconte une bien curieuse histoire…

  -            Le chauffeur: L'homme qui vivait là était un homme immensément riche. Vous pouvez d'ailleurs voir l'entrée de sa maison avec ses grilles dorées, le marbre sur le sol et la végétation luxuriante qui l'entoure. Un garde armée d'une kalachnikov garde l'entrée de pierre brute. Il y a même des Mercedes garées dans la cour… Et bien cet homme a fait fortune avec la contrebande, le trafic de drogue et la fausse monnaie en dollars... En ce moment, cet homme est en prison aux Etats-Unis.

-            Nous: Mais comment s'est il fait prendre ?

-            Le chauffeur: Les Américains, ne pouvant pas intervenir sur place, ont proposé beaucoup d'argent aux Pakistanais pour qu'ils leur livrent le contrebandier. Les Pakistanais ont donc essayé de le kidnapper mais l'homme s'est réfugié dans une des ses nombreuses demeures dans les montagnes. Ils ont donc attendu patiemment que l'homme sorte de son repère. Plusieurs années plus tard, le hors-la-loi fut arrêté sur le sol pakistanais puis livré aux Américains contre monnaie sonnante et trébuchante.

-            Y: C'est le "Pablo Escobar de la Khyber pass" !

-            Le chauffeur: Juste derrière les montagnes rouges et pelées qui nous entourent, il y a des milliers de plans de pavots mais on ne peut pas y aller.

-            Nous: C'est certainement aussi pour ça que la région est interdite aux étrangers…

                        De nombreuses femmes accompagnées de nuées d'enfants multicolores sillonnent le lit des rivières à sec en portant des cruches en aluminium sur la tête. Et toujours cette terrible et pesante interdiction de les photographier. C'est bien simple, j'ose à peine les regarder. Nous voilà au bazar de Landi Kotal, quel panorama ! Ce marché de contrebande accroché au flanc de la montagne et entouré par un gigantesque camp militaire domine la dernière vallée avant la frontière afghane. Notre chauffeur refuse de s'arrêter et nous arrivons quelques kilomètres plus loin à "Michni point" où un panneau "No trepassing for foreigners" nous accueille. La frontière afghane est là, à quelques centaines de mètres. Un fort Taliban, perché au sommet d'une haute montagne de plus de deux mille mètres, domine la vallée vers l'Ouest alors que le vent rugit de plus belle. Le ciel est chargé de poussière et la visibilité n'est pas bonne, les photos ne casseront pas des briques mais ça ne fait rien. Le chauffeur me donne son adresse pour qu'on lui envoie sa photo. Yves fait le zouave derrière lui pendant que je filme et j'ai toutes les peines du monde à garder mon sérieux pendant qu'il prend la pose. Nous repartons maintenant vers Peshawar. Yves arrive à photographier de loin quelques femmes pendant que je détourne l'attention en posant des questions et nous repassons les nombreux check-point dans l'autre sens. 

  -            Y: C'est quand même dingue qu'à l'ère de la surveillance satellite, avec toute cette technologie qui nous survole, on garde encore des passages comme celui-ci avec des fusils…

-            N: Ouais, mais regarde, les Russes aussi équipés soient-ils, n'ont jamais réussi à déloger les Moudjahidins afghans de ces montagnes. Il doit quand même être aisé de se cacher dans un tel décor.

-            Y: Tu m'étonnes !

Alors que j'avais baissé ma vitre, un enfant ramasse une pierre et la jette dans ma direction. Je comprends ce genre de réflexe, j'ai l'impression d'avoir participé à un écœurant safari photo. Je remonte ma vitre et cesse un moment de faire des clichés en réfléchissant. D'un autre coté, il n'y a qu'un endroit dans cet immense territoire tribal où les Pathans risquent de se faire prendre en photo, c'est le long cette route, ils peuvent peut être aller ailleurs ?

Soudain, le chauffeur nous montre d'autres porteurs surchargés de ballots pesants qui escaladent la montagne. Alors là, pas de lézard, il faut qu'il stoppe sa voiture et qu'on réussisse au moins ces photos là. Nous sortons précipitamment, les appareils, équipés de téléobjectif, au poing, notre escorte à l'air très inquiète. Je cours à une dizaine de mètres et commencent à prendre des photos. Les porteurs s'arrêtent pour me faire de grands signes amicaux. Je suis en train de chercher le meilleur cadrage lorsqu'une main se pose sur mon épaule. Je me retourne, le garde est affolé, il m'indique d'un signe de tête où je dois regarder puis repart en courant vers son 4Í4. Une patrouille armée se dirige vers moi en criant et gesticulant, ces signes là n'ont rien d'amicaux et j'emboîte le pas du chauffeur en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. Tout le monde est déjà installé dans le véhicule et j'ai à peine le temps de claquer la portière que la voiture croise à vive allure les militaire furieux… Ouf, avec l'œil rivé dans mon appareil, je n'ai rien vu venir…

  -            Y: Eh Nic, Tu sais quoi ?

-            N: Quoi je sais ?

-            Y: On se fait lâcher dans le bazar de contrebandier au retour ?

-            N: T'es vraiment marteau, Mac Meul ! Je crois que ça craint.

-            Y: Écoutes, il faut qu'on boucle le sujet avec ce bazar et tu trouveras peut être des DVD pour ton micro…

-            N: Ouais, je le sens pas, ils ne nous laisseront pas descendre ici. On ferait peut être bien d'y retourner tout seul, non ?

-            Y: Pas de problème. On y va demain ? Avec un grand sourire de satisfaction.

-            N: Ouais, okay, on verra. Avec une certaine inquiétude au ventre.

 En rentrant, nous dépassons un nombre impressionnant de cyclistes qui traînent habilement cinq ou six vélos neufs derrière le leur. Véritable équilibristes, ils vont alimenter le "Smuggler bazar" avec des marchandises de contrebande.

Le gros 4´4 nous pose devant le "Rose hôtel" et je distribue à chacun de nos accompagnateurs les cent roupies de pourboire conventionnel (d'après le "Lonely Planet"). Une grosse bouffe au resto pur se remettre de nos émotions puis nous regagnons nos pénates.

Il est 19h10, Yves est couché, il vient de prendre un cachet pour dormir… Je sors de la salle de bain, rasé de près et les cheveux peignés vers l'arrière. Je crois que je n'ai pas eu les cheveux aussi longs depuis le lycée, c'est bien simple, c'est l'horreur. Je ressemble à Alexandre Debannes et Yves, enfoncé jusqu'à la garde dans son duvet ressemble à une momie.

-            Y: C'est cool d'avoir la diarrhée, c'est quand même une bonne façon de se vider complètement !

-            N: Alors là, pas d'accord, tu l'as depuis quand, ta chiasse ?

-            Y: Depuis trois jours.

-            N: Et bien tu vas prendre un Immodium pour arrêter tout ça au plus vite. Tu as peut être choper une cochonnerie, il ne faut pas plaisanter avec ça.

-            Y: Et voilà, tout ça parce que Môsieur a fait une semaine d'hôpital pour une… Une quoi déjà ?

-            N: Salmonellose.

-            Y: Ah oui, c'est ça, une salmonellose, mais moi ce n'est rien.

-            N: Ouais, et si ça va pas mieux demain, tu prendras un désinfectant intestinal, j'ai ce qu'il te faut dans la pharmacie. Enfin moi, c'est cool, je suis réglé comme une horloge et je trouve même cela fort curieux ! Au bout de neuf jours de voyage, grâce à un investissement en bouffe de 10 francs par soir, j'ai enfin récupéré un transit intestinal normal.

  J'ai fait une petite expérience ce matin, Yves ayant mal dormi, il a pris un somnifère et dormait encore quand je suis allé à la salle de bain. Accroupi à la turc, j'ai concocté un plan pour lui nuire… J'ai cherché une chanson ringarde pour la lui chanter dés son réveil et qu'elle ne le quitte pas jusqu'au soir… "Je me présente, je m'appelle Henri" a très bien fait l'affaire. Si je me souviens bien, ça lui a collé aux pattes pendant une heure et moi, non seulement je l'ai chantée toute la journée mais je me retrouve le soir en train de miauler que je m'appelle Henri bien au chaud dans mon lit. Bien vu l'aveugle !

 

Jeudi 31 décembre 1998

Alors que ma nuit a été ponctuée par un intermède "mal de gorge" vers 3h du matin, Yves est en pleine forme, merci le somnifère ! Il est 8h10 et nous avons quand même roupillé quasiment 11h. Pour la petite histoire, Yves a rêvé de top models et moi que je remontais le moral de Luc Alfand, devenu entraîneur de tir à la corde, parce que sa copine venait de le plaquer ! Sinon, notre santé psychique ne va pas trop mal…

Alors qu'hier je redoutais de retourner au bazar des contrebandiers, je suis totalement décidé à y aller le plus vite possible, allez savoir pourquoi…

Un flying coach nous y dépose pour 7 roupies et nous serpentons tout d'abord dans de grandes cours carrées parallèles. Elles sont fermées par des grilles et surveillées en leur centre par des miradors où des gardes armés somnolent sur des chaises métalliques. Les magasins sont disposés tout autour et sur deux niveaux. On y trouve des téléviseurs d'origine asiatique, des magnétoscopes, de la hi-fi, des poêles Téfal, des sèche-cheveux Moulinex, des V.T.T. dernier cri et des lots de shampooing Panthène !?

Le trafic routier qui s'anime autour du plus grand bazar de contrebande au monde soulève cette éternelle poussière qui se mélange aux gaz d'échappement. Mon nez coule de plus belle, j'aimerais bien que ce soit l'eau de pluie qui se mette à couler, cela plaquerait toutes ces saloperies au sol. Cela fait 4 mois qu'il n'a pas plu dans la province du Nord-Ouest. Un grand nombre de gens portent des masques à gaz de fortune. Les policiers et les militaires le portent de manière quasi systématique en raison de leur activité en plein air.

Un attroupement d'adultes et d'enfants attire mon attention, un montreur de cobra, mi-magicien, mi-bookmaker m'interpelle et se moque de moi amicalement sous les rires des petits garçons. Les petites filles n'assistent pas au spectacle, elles trient puis ramassent les ordures qui recouvrent le bas-côté de la route de Khyber. Il faut user de ruse pour parvenir à prendre en photo ces gamines au visage noirci par la crasse et dont les plus jeunes n'ont pas quatre ans. Lorsqu'elles s'aperçoivent qu'elles sont prises pour cible, c'est la débandade ou plus simplement elles tournent le dos à l'objectif. Je ne pense pas avoir vu de petits garçons ramasser des ordures, ils jouent plutôt au cricket… Derrière le groupe du bonimenteur, un troupeau de moutons cherche les rares brins d'herbe qui émergent de la couche de déchets recouvrant le sol. Inconscients de ce qui les attend de l'autre côté de la route. Les nombreux bouchers qui jouxtent le bazar la traversent à intervalle régulier pour accompagner doucement la prochaine victime à l'égorgement, la saignée puis au dépeçage. D'innombrables peaux de moutons sanguinolentes s'entassent sur les trottoirs.

En retournant à pied vers Peshawar en longeant les camps afghans, un jeune réfugié nous accompagne un moment.

  -            Lui: De quel pays venez-vous ?

-            Nous: Nous sommes français. Tu es afghan ?

-            Lui: Oui. Je suis au Pakistan depuis quinze ans et j'étudie l'architecture.

-            Y: Plus tard, tu iras travailler au Pakistan ou en Afghanistan ?

-            Lui: J'espère retourner vivre et travailler dans mon pays. Il y a tout à reconstruire avec ces guerres.

-            Y: Tu es pour le commandant Massoud ou pour les Talibans ?

-            Lui: Pour les Talibans, bien sûr. Les Talibans vont ramener la paix dans le pays et il  n'y aura plus de corruption comme du temps de Massoud.

-            Y: Mais il y a des problèmes tout de même avec les Talibans ?

-            Lui: Oui, beaucoup de personnes ne sont pas en sécurité. Les derniers réfugiés arrivés, ceux qui vivent dans les tentes fuient cette insécurité. Mes parents ont fuit la guerre contre les Russes.

-            Y: Pourtant le commandant Massoud est un héros de la guerre d'Afghanistan, que s'est-il passé ?

-            Lui: La corruption, c'est un vrai problème. C'est une bonne chose que les Talibans soient intervenus et nos frères pakistanais nous soutiennent.

  Nous longeons depuis plusieurs kilomètres la ville de réfugiés afghans. Les maisons entassées sont en terre et de nombreux enfants jouent sur le bord de la route qui vomit la pollution de son trafic incessant. C'est la première fois que nous obtenons autant de refus pour prendre des clichés. Un grand nombre de réfugiés nous répondent en souriant qu'ils préfèrent ne pas être pris en photos. Nous nous excusons en leur tendant la main qu'ils serrent chaleureusement. Sur notre gauche, de jeunes garçons jouent au cricket, Yves se tourne subitement vers moi et me tend son matériel photo.

  -            Y: Tiens, tu peux me tenir ça ? Depuis le temps que j'en rêve…

-            N: Quoi ???

Je n'ai pas le temps de lui demander ce qu'il a l'intention de faire que le voilà qui file à vive allure vers le groupe de jeunes. Après une rapide présentation, Yves empaume la batte et se poste, prêt à frapper… Joli coup ma foi, pour un novice… J'immortalise la scène alors qu'une petite fille chargée d'un énorme sac d'ordures essaye de faire le tour de l'attroupement espérant participer quelques secondes à l'engouement des garçons.

Cela fait bien une heure et demie que nous longeons cette route en nous arrêtant régulièrement pour saluer les réfugiés et discuter quelques minutes avec eux. Nous ne restons jamais trop longtemps au même endroit car un attroupement trop important nous ferait immanquablement remarquer et nous préférons rester discrets. Un peu plus loin, des brouettes pleines de petits poissons d'eau douce dégagent une odeur pestilentielle.

De l'autre côté de la voie commence le camp de réfugiés le plus récent, il date de 5 ans. Des rangées de centaines de grandes tentes kakis s'alignent sur un immense terrain vague de sable et de terre ocre. Bien installés sur les rails de la voie ferrée qui longe le camp, nous faisons plusieurs clichés lorsque des enfants courent vers nous pour nous dire que l'homme qui arrive avec une bicyclette n'est pas du tout content et qu'il est dangereux… Calmement, après avoir apprécié la situation, nous retournons vers la grand-route pour sauter au vol dans un bus presque vide. Sacrée journée ! Nous sommes crevés par ces quatre heures de marche et toutes ces émotions. Il n'est que 12h45 et c'est le nouvel an… Il faut qu'on se fasse beau, nous allons donc à "Exact Hair Dressed" à Saddar (centre) pour nous faire couper les cheveux…

Je passe en premier sur le siège défoncé et le vieil homme effectue consciencieusement soin travail en le terminant par un massage des trapèzes et de la nuque que je ne suis pas prêt d'oublier, la vache ! C'est au tour d'Yves… Une coupure de courant oblige le coiffeur à allumer quelques bougies. Malgré l'inquiétude justifiée d'Yves à se faire couper les cheveux dans le noir, tout se passe bien et il refuse gentiment le massage final… Depuis quelques années, Yves et moi allons d'une façon systématique chez les coiffeurs à l'étranger. Ceci pour plusieurs raisons; la première est qu'en général, ils passent beaucoup plus de temps avec leur clients que les coiffeurs français. Ensuite, ils font très souvent la barbe avec, voir un massage… Et pour finir, cela ne coûte quasiment rien. Je me souviens même d'une coupe complète à la lame de rasoir dans les Caraïbes…

En tous cas, nous sommes beaux comme des camions pour le réveillon. Le seul problème, c'est qu'il n'y a pas de réveillon… Nous terminons l'après-midi à négocier âprement les prix de couteaux afghans et de colliers en lapis-lazuli. C'est bien simple, il faut diviser d'entrée de jeu par quatre.

Je crois que le record du monde de mauvaise foi et de baratin est détenu par les Tunisiens. Avec eux, ils faut diviser le prix par dix avant de commencer à négocier, y a pas plus chiant !

En cette période de Ramadan, les touristes sont une perle rare et nous n'avons aucune difficulté à faire chuter les prix. Pendant qu'Yves essaye de joindre Zora au téléphone, je pars pour l'aéroport afin d'acheter nos billets pour Quetta. C'est un peu plus cher que prévu… 2500 roupies soit 280 francs mais cela nous économise trois jours de transport terrestre dans cette zone très montagneuse qui longe l'Afghanistan.

Obligé de changer des dollars au noir, je m'isole avec mon vendeur dans un coin de l'aéroport d'où je peux surveiller les allers et venues des gens sans être surpris ou dérangé. Le taux de change au noir est excellent et je récupère deux billets d'avion pour demain matin.

Monsieur Mailliere est de mauvaise humeur… Il a dépensé 280 roupies en vain car sa bien-aimée était absente. Je vais lui casser la tête parce je viens de me rendre compte que son couteau est plus beau que le mien !

Une petite pensée pour tout ceux qui s'éclatent en France cette nuit… Pour nous c'est vraiment l'horreur, on est au lit à 21h, et dehors, les rues sont désertes à part les centaines de personnes qui dorment sur les trottoirs enroulées dans de fines couvertures… D'après ce qu'on nous a dit, les seuls qui fêteraient le nouvel an seraient les riches du quartier chrétien et comme ils restent entre amis ou en famille, autant rester au lit qu'aller traîner dehors…

  -            N: Bonne année mon pote.

-            Y: Ouais, bonne année. Je pense à ma petite Zora. Elle doit être en Normandie ce soir… J'en ai plein le cul de ce pays…

-            N:  Moi aussi, j'en ai plein le cul de ce pays !

-            Y: Toi aussi ? Et si on repartait plus tôt ? On file à Quetta, dans le Balouchistan, on termine par Gadani et on gagne 4 jours, il y a un vol deux fois par semaine pour Istanbul. Dis moi ce que tu en penses ? On fait la java trois jours en Turquie et on retourne en France à la date prévue.

-            N: Pourquoi pas.. Mais l'Indus, on laisse tomber ?

-            Y: Ben oui…

-            N: C'est vrai que j'en ai marre aussi, mais de là à se casser au bout de deux semaines… En tous cas, je sais que c'est possible parce qu'en Inde, j'étais reparti plus tôt en France en me portant sur liste d'attente à l'aéroport. D'ailleurs j'avais bien flippé à l'époque car j'avais dépensé tout mon fric et il ne me restait plus que de quoi payer la taxe d'aéroport. J'ai su que je partais au tout dernier moment… S'il n'y avait pas eu de place, je ne sais pas ce que je serai devenu. Bon, en tous cas on en reparle demain, d'accord ?

-            Y: Extra !

-            N: Tu imagines les millions de gens qui font la fête cette nuit pendant qu'on s'emmerde dans cette chambre d'hôtel pourrie.

-            Y: Tu m'étonnes.

 

Vendredi 1er janvier 1999.

Il est 6h10 du matin, on entend à peine la prière qui marque le début du ramadan. Cette prière matinale nous a déjà réveillé un paquet de fois. Aujourd'hui, ce n'est pas le cas, on se couche tôt, donc on se réveille tôt…

-            Y: D'après le guide, la province du Nord-Ouest et le Balouchistan sont les endroits les plus chouettes du Pakistan. Le Sind est très dangereux à traverser, il paraît que c'est un repère de brigands. C'est un vrai jeu de roulette russe lorsqu'on, traverse ses villes. Je n'ai aucune envie de m'y attarder et de risquer de nous faire faucher toutes nos pelloches à quelques jours de la fin du voyage.

-            N: Tu as raison, mais alors on file direct de Quetta à Karachi et on laisse complètement tomber l'Indus ?

-            Y: Ca me semble être le plus sage, d'autant plus que si l'on veut faire avancer notre retour, nous devrons certainement être sur place au moins trois jours avant le vol. Pas le temps de trop traîner en route… En plus, il y a un train direct entre Quetta et Karachi deux fois par semaine et il ne met que quinze heures.

-            N: Donc si je résume bien, on prend l'avion de Peshawar à Quetta, on fait la passe de Bolan et le désert du Balouchistan. On essaye sur place de réserver des retours pour jeudi au lieu du lundi d'après. Ensuite on prend un train direct pour Karachi ?

-            Y: Ouais.

-            N: Alors on aura le temps d'aller voir le chantier de démolition navale de Gadani.

-            Y: Si tu veux.

-            N: On est d'accord.

  Il fait un froid de canard dehors et le militaire, emmitouflé dans son châle, vérifie nos papiers à l'entrée de l'aéroport. Il ne peut plus bouger les doigts tant ils sont engourdis. Nous lui ouvrons donc nos passeports aux bonnes pages et il nous remercie de notre collaboration. Les avions de la Pakistan Air Lines sont tous assez récents et de nombreux passagers arrivent de l'Iran et d'Arabie saoudite et encombrent d'énormes paquetages le hall du terminal. Yves se fait accrocher à la douane… Je ne pense pas que l'on est fait un seul voyage sans qu'Yves ne se fasse contrôler deux fois plus que les autres. Maintenant, le douanier tient dans sa paume ouverte 4 couteaux, lames ouvertes en souriant. Yves leur explique que ces souvenirs iront dans la soute et l'incident se termine par une chaleureuse poignée de main. La seule chose qui nous inquiète, c'est que nos bagages à main passent deux fois de suite au détecteur et les pellicules n'aiment pas cela du tout… De toutes façons, nous n'avons pas le choix, on verra au retour. C'est à mon tour de faire sonner le portillon… Mon couteau suisse passe de ma ceinture aux mains du douanier. Il s'agit maintenant de rattraper mon sac à dos pour l'y glisser ce qui est fait deux minutes plus tard car il n'y a pas un chat à l'enregistrement. Je repasse le portillon qui sonne à nouveau… Ce coup ci, c'est mon petit enregistreur, je le sors de ma poche, il sonne à nouveau et le douanier, visiblement excédé, me fait signe de passer. C'est assis à coté d'Yves en salle d'embarquement que je m'aperçois que j'ai un autre couteau à ma ceinture… Je le cache au fond d'une poche pour éviter tout problème et nous attendons tranquillement le moment d'embarquer. J'ai une diarrhée monumentale et il est 6h50.

  -            Y: Moi non plus, ça ne s'arrange pas mes intestins. Je pense qu'il vaudrait mieux que je rentre le plus vite possible à Paris pour aller consulter à l'hôpital.

-            N: Ce qui est bien, c'est que tu n'as vraiment pas envie de partir d'ici…

  Juste avant de décoller, la prière raisonne dans l'avion. Il est presque vide et nous avons toute la place qu'on veut pour choisir un bon hublot. Des dizaines d'avions de chasse de type Harrier, exposés devant des abris camouflés longent les pistes adjacentes. L'appareil se cabre sous un magnifique soleil rouge. Je décompresse afin de déboucher mes oreilles, cette sinusite est un vrai calvaire. En lisant mon guide, j'apprend que la population pakistanaise a de nombreuses origines ethniques. Ceci s'explique autant par l'histoire que par la géographie. Turcs, Iraniens, Indiens du sud, Caucasiens et Afghans constituent cette diversité de physionomies caractéristique du Pakistan. Nous mesurons à quel point l'avion est un moyen de transport extraordinaire. Nous qui avons passé des heures, voir des journées dans les trains et les bus, nous nous retrouvons au bout d'une heure et quart 800 km plus loin. Comme c'est bon d'avoir les yeux ouverts et d'apprécier ce qui d'ordinaire nous semble "normal"…

Nous survolons les montagnes rouges et plissées de l'Afghanistan en tentant de repérer les villages. C'est vu d'en haut que l'on peut se rendre compte des difficultés qu'on dû rencontrer les Russes pour trouver ou déloger les résistants. On se demande aussi pourquoi vouloir conquérir un pays constitué à 90% de montagnes arides et de déserts ? La réponse est simple. L'URSS a envahi l'Afghanistan dans le but non avoué de contrôler la production de drogue afghane et le but avoué de constituer un état tampon entre le monde musulman et leur état orthodoxe. C'est un peu la même chose au Sud-Liban avec l'occupation militaire et outrancière des Israéliens… Le résultat des courses, c'est que ce genre d'occupation se retourne systématiquement contre les envahisseurs. Les Américains font exactement la même chose mais d'une façon plus discrète, retournement de gouvernement, financement de rébellion, etc. Tout ça pour se protéger d'un point de vue politique, religieux et de plus en plus, économique !

Je ne crois pas avoir autant apprécié un repas en avion. Beignets de pomme de terre, omelette, toasts, croissants, confiture et même du beurre "Président", le rêve… Notons qu'aucune femme n'a respecté le Ramadan, seuls les hommes ont refusé le plateau de l'hôtesse. 

En regardant par le hublot, on comprend aussi pourquoi, il n'y a quasiment pas de route entre l'Afghanistan, l'Iran et le Pakistan. Le paysage rocheux est strié par d'innombrables lignes de crêtes abruptes plus ou moins parallèles, témoins d'une activité tectonique importante et qui empêchent toute liaison terrestre classique. Les seuls passages se trouvent au niveau de Quetta et sur la côte de la mer d'Oman, plus au Sud. 

Yves est assis quelques sièges plus loin. Il somnole devant les vestiges du petit déjeuner qu'il vient d'engloutir lorsque l'avion amorce sa descente sur Quetta. Après avoir changé de cassette dans mon enregistreur, je retourne rapidement à mon siège pour boucler ma ceinture.

L'avion tournoie entre les montagnes ocres pour s'aligner sur la large vallée qui abrite l'aéroport. La vision des nombreuses pistes "filandreuses" qui sillonnent le désert alentour me rappelle la traversée mémorable du Yémen que nous avons faite avec Yves deux ans auparavant.

L'aéroport moderne de Quetta est situé à une dizaine de kilomètres de la ville. Après quelques âpres négociations, un Rickshaw nous emmène pour 60 roupies, moitié moins que les taxis… Côté confort, ça ne vaut même pas ce prix là car les gaz d'échappement du  triporteur arrivent directement dans le petit véhicule qui fait des pointes à 35km/h ! Yves et moi passons quasiment une demi-heure, la tête penchée à l'extérieur par les portes battantes pour pouvoir respirer. Les yeux et les poumons complètement irrités, je donne le fric au chauffeur.

  -            N: La vache ! Ca vaut pas soixante roupies…

-            Y: Tu m'étonnes, quel enfer, ce trajet.

  Voici ce que dit notre guide concernant le Baloutchistan :

Le banditisme qui sévit dans la province du Balouchistan présente un réel danger: certaines tribus s'y livrent couramment au kidnapping. Par mesure de sécurité, seules Quetta et certaines grands-routes sont accessibles aux touristes.. Pour toutes autres destinations, vous devez obtenir un permis spécial qui est rarement accordé. Le choix des itinéraires est donc très limité et nous vous conseillons fortement de ne pas vous écarter des routes ni de descendre de votre train lorsqu'il traverse des zones d'accès interdit.

A bon entendeur, salut !!!

  L'hôtel conseillé par le même guide est à quelques kilomètres du centre ville. Le long couloir du 1er étage qui longe la rue permet d'accéder à une vingtaine de piaules minuscules, mais chauffées ! Nous sommes à 1 675 mètres d'altitude et nous voyons pour la première fois un vrai ciel bleu.

Le bazar de Quetta est installé au beau milieu d'un ensemble de ruelles perpendiculaires bien alignées.

Entièrement détruite par le tremblement de terre de 1935, elle ne possède aucun monument historique, mais l'atmosphère de ses bazars et de ses restaurants évoque l'Asie centrale. Située au carrefour du Pakistan, de l'Iran et de l'Afghanistan, Quetta accueille des ethnies très diverses. Baluchi, Pathans, Iraniens, Afghans, Sindhi, Penjabi, et Hazara, aux traits mongoloïdes, ce qui confère à la ville un charme très particulier. C'est bien l'endroit le plus bigarré qu'il nous ait été permis de voir… Presque tous les habitants portent un petit bonnet religieux serti de pierres brillantes, entouré d'un long foulard vert ou marron sombre. La religion musulmane fait disparaître une fois de plus les différences et cimente les relations de ces peuples aux origines si diversifiées. La longue avenue qui nous rapproche du bazar baigne dans une lumière bleuâtre de gaz d'échappement. L'objectif principal de la journée est très simple… Comment faire pour se tirer d'ici au plus vite ?

Nous avons deux options: la première est de repartir vendredi sur Istanbul, d'y rester 3 jours puis de récupérer notre vol initial du mardi, la deuxième est de rentrer carrément le jeudi en France. Mais tout ceci n'est que tergiversation tant que nous ne savons pas s'il y a de la place sur ces vols.

La deuxième agence de voyage dans laquelle nous faisons irruption nous apporte une réponse extrêmement claire à ce sujet… "C'est faisable, ça va coûter des sous, c'est pas sûr que le fax entre Quetta et Karachi fonctionne et peut être qu'il n'y a plus de place sur les vols de la Turkish que nous désirons… Nous repasserons à l'agence "Speedy Travel" dans deux heures afin de savoir si le coup est jouable…

No problem !

Yves, dont l'estomac semble occuper une place importante depuis notre arrivée dans le désert me traîne devant un petit étalage et dévalise le vendeur en barres chocolatées…

Je crois qu'on s'est tellement imaginé repartir plus tôt pour la France que, si ça ne marche pas, nous serons très déçus… Reste plus qu'a croiser les doigts et à attendre 14h pour avoir la réponse de l'agence. En attendant, nous changeons de l'argent au noir et c'est toujours aussi facile, il suffit de demander à n'importe qui sauf aux policiers… L'opération avantageuse s'effectue ensuite à l'abri des regards indiscrets dans une petite boutique. Les deux bonnets immettables que nous achetons dans une boutique en plein air ne servent qu'à faire passer le temps plus vite avant la réponse tant attendue. Je me demande encore comment on a pu acheter des trucs pareils…

Nous ne tenons plus, on va jouer aux idiots… Il est 13h lorsque nous franchissons à nouveau les portes de l'agence

  -        Nous: Ah, c'est trop tôt ?

-        Eux: Oui, revenez vers 14h.

-        Nous: Okay. Glurp !

-        N: Merde, j'en ai marre de poireauter. Je crois que je vais y retourner toutes les dix minutes en faisant le même coup !

-        Y: Qu'est ce que j'ai chaud, j'ai gardé mon collant sous mon pantalon…

-        N: Ton collant, par cette chaleur ?

-        Y: Ouais, j'ai merdouillé, j'aurai dû le quitter à l'hôtel. En plus, j'ai hyper faim, t'as pas faim toi?

-        N: Non, moi ça va.

-        Y: Il faut que j'ai un vrai repas, je suis crevé. On y retourne ?

-        N: Déjà ?

-        Y: Ben oui…

-        N: Ca roule !

-        N: Coucou c'est nous, on voulait savoir si vous avez la réponse ?

-        "Speedy Gonzales Travel" : Je vais voir… Oui, il ne restait plus que 2 places, vous avez de la chance !

-        Nous: Vous voulez dire que c'est bon ?

-        Speedy Gonzales: Oui, oui, je vous ai bookés, vos places sont réservées mais vous devez confirmer à Karachi mardi ou mercredi pour valider les réservations.

  Nous quittons l'agence sans toucher le sol, CA MARCHE !!!!

Alors que nous rentrons tranquillement à l'hôtel, deux Harrier, dans un vacarme assourdissant, passent en rase-mottes en direction des frontières afghane et iranienne. Le soleil brille généreusement sur Quetta, c'est le pied !

  -        Y: On se prend un super hôtel à Karachi, avec le câble, okay ?

-        N: Ca dépend du prix.

-        Y: Eh Nic, tu sais quoi ?

-        N: Non, tu fais chier à me dire tout le temps, tu sais quoi !

-        Y: Ecoutes bien, mon pote… J'ai une proposition à te faire.

-        N: J'écoute.

-        Y: Voilà, si on prend un grand Hotel!… For one night in the "top end hotel", with the bathroom, with the télé-sattellite, with the hot water avalable all the day… I don't offer half a night, i offer two nights !!!!   And with the navet free to go to the airport !!!!

-        N: Yeah man, I accept, this is fantastic, thank you very much.

Après une courte halte à l'hôtel pour y déposer le collant d'Yves, nous prenons place dans un taxi collectif pour "Hannah lake". Les huit sièges sont occupés par douze personnes encastrées les unes dans les autres. Le chauffeur manœuvre entre des dizaines de véhicules à l'arrêt qui gênent et des centaines de piétons, vélos, motos et rickshaws qui circulent mais qui gênent aussi ! Une demi-heure plus tard et vingt mètres plus loin, notre van atteint la route… Le plus dur est fait !

Je somnole dans le fourgon surchargé lorsque Yves explique brutalement au chauffeur que nous venons de passer la bifurcation pour le lac… Nous descendons rapidement du taxi en écrasant tout le monde, nous sommes au beau milieu de nulle part. Nous coupons en terre aride pour récupérer une petite route qui s'élève lentement vers un col. Un vent froid balaye l'étroite vallée…

  -        Y: Tu vois les petites pierres partout sur le sol ?

-        N: Oui, et alors ?

-        Y: Et bien, les Russes ont parsemé la frontière Pakistano-afghane de mines antipersonnel qui ont cette forme.

-        N: Tu veux dire, des mines en forme de cailloux ?

-        Y: Exact et c'est redoutable. Il paraît qu'il y en a des milliers, j'ai vu un reportage sur le câble la dessus. On voit même un mec se faire estropier sous les yeux du reporter.

-        N: C'est vraiment l'horreur… En faisant de plus en plus attention où je pose les pieds pour regagner au plus vite la route…

-        Y: Bon, si la route monte, c'est que ça redescend après !

-        N: T'es vraiment un type fantastique, tu m'étonneras toujours !

  En haut du col, la route tourne vers la gauche et une grande porte gardée par deux hommes en armes enjambe la route, on dirait un péage ! Je n'aime pas ça du tout. Yves est confiant et passe le premier en faisant un signe amical de la main aux gardes.

  -        N: Qu'est ce que c'était bon, le petit déj, dans l'avion !

-        Y : ARRETES, je l'ai pas pris.

-        N: Qu'est ce que tu me racontes, j'ai vu ton plateau vide.

-        Y: Non, c'était juste un café.

-        N: Je comprend mieux pourquoi tu as faim comme ça. En tous cas, qu'est ce que c'était bon le petit déj dans l'avion…

Hannah lake est juste un lieu de villégiature pour les habitants de Quetta et les rares touristes de passage. Les montagnes arrondies et pelées qui cernent le lac sont toutes dominées par des petits abris métalliques en piteux état. En escaladant les flancs abruptes des montagnes environnantes afin d'avoir la meilleur vue d'ensemble sur le site, nous croisons un jeune berger qui accompagne une cinquantaine de moutons blancs et noirs. La petite île qui trône au milieu du lac abrite une cahute en forme de pagode alors qu'un avion de chasse décore lamentablement la rive orientale, il n'y a décidément pas grand chose à voir.

Après avoir approché le petit barrage qui retient les eaux profondes du lac, nous buvons l'apéro… Un Pepsi et un sachet de ships épicées. Un magnifique perroquet vert vient se poser bruyamment sur l’arbre qui nous abrite du vent alors que quatre jeunes chiens d'une maigreur effrayante s'approchent de notre table et de nos miettes… Yves plonge sa main dans le sachet de ships et en jette quelques une aux animaux errants. Je le regarde surpris.

  -        N: Arrêtes, ça ne sert à rien, tu vas en attirer plein d'autres.

-        Y: Je sais que ça ne sert à rien mais je n'y peux rien, et puis c'est ma part que je leur donne.

  Je le regarde faire un moment en avalant une bonne bouchée, puis je verse le reste du sachet aux chiens.

  -        Y: Ca fait du bien, non ?

-        N: Oui, t'as raison.

Un prêtre chrétien accompagné de sa famille vient nous saluer mais il se fait tard. Le soleil commence à descendre sur l'horizon et la température ambiante suit le mouvement… Nous sommes à 11 km de Quetta… Pas de bus, pas de taxi et ça commence à cailler sérieusement…

Pas de panique, on arrivera bien à se faire prendre. En effet, quelques minutes plus tard, deux jeunes nous prennent en stop. Nous voilà confortablement installés à l'arrière d'une Toyota Corrola blanche. L'autoradio crache un vieux tube disco et nous regagnons rapidement la grande cité de Quetta à la tombée du jour. Le chauffeur, plutôt beau gosse est Kurde Irakien, inutile de dire que les Anglais et encore moins les ricains sont ses amis… Après avoir vécu et apprécié sur place les conséquences des interventions américaines directes ou indirectes à l'étranger. Je pense qu'on est à même de pouvoir porter un jugement quelque peu diffèrent de ce que pense la masse anonyme des gens influencés par nos journalistes orientés…

Nous ne sommes donc pas surpris de ce que nous raconte ces deux jeunes gens et comprenons avec compassion leur ressentiment contenu dans le respect. Finalement, malgré leur grave pathologie: "être Irakien et Kurde de surcroît", ils font un grand détour par le centre, s'arrêtent pour nous acheter deux jus d'ananas puis nous déposent sur le pas de la porte de l'hôtel. La poignée de main que nous échangeons à ce moment vaut tous les "au revoir" du monde…

-        Y: On va s'acheter des briques ?

-        N: T'as faim ?

-        Y: La fin du ramadan va bientôt sonner, j'ai vu plein de marchands vers le bazar tout à l'heure.

-        N: Si ça se trouve, il y en a même tout près de l'hôtel, je n'ai pas trop envie de me re-farcir trois bornes à pied…

-        Y: Une brique vaut mieux que deux briques tu auras peut être… (En pointant le doigt vers le ciel…)

-        N: Ouais, t'as raison…

Nous sortons donc et nous nous farcissons trois kilomètres à pied jusqu'au centre de Quetta ! Nous revenons les bras chargés de beignets en tout genre. Le soir et le froid tombe sur la ville, vivement l'hôtel et le chauffage dans la piaule. A peine arrivés, un jeune vient avec des allumettes allumer un antique poêle à gaz dont le sifflement ne me rassure pas vraiment. En tous cas, la chaleur remplit rapidement la petite chambrée. Nous ingurgitons les beignets huileux jusqu'à l'écœurement… Deux heures plus tard, je vomis les beignets et je suis content !

Yves balance sa pompe sur un cafard qui rampe lentement sur la moquette usée et le loupe… L’insecte terrorisé, disparaît dans la salle de bain en moins de temps qu’il ne faut pour le dire et je suis content…

  -        N : Tu te souviens l'hôtel de Guatemala la ciudad ?

-        Y: Ouais, il y en avait des centaines.

Cinq ans plus tôt, nous avons pris une chambre lugubre dans un hôtel de Guatemala la ciudad. C'était dans le quartier de la gare, le quartier chaud des prostituées. Le petit hôtel dans lequel nous logions n'était, en fait qu’un hôtel de passe, tout ce qu’il y a de respectable. Vers 23h, le premier cafard d’environ 8cm marchait lentement sur le sol de la piaule en direction du lit de Yves. Il semble évident que juste après son décès prématuré, nous sommes devenus beaucoup plus attentifs à ce qu’il se passait sous nos lits… Je ne me souviens plus exactement combien nous en avons tués cette nuit là, certainement plusieurs dizaines… Ils avaient pour domicile l'épaisseur d’une vieille porte rouillée qui nous « isolait » de la salle d’eau. La technique que nous mîmes au point cette nuit là s'avéra sans faille. Debout sur nos lit, armés de machettes de 50 cm et complètement énervés, j'éteignais l’interrupteur afin qu’ils recommencent à bouger puis j’allumais au signal. La lumière arrête les ravets et nous nous jetions comme des furies sur les pauvres bêtes pour les trancher en deux. Au bout de deux heures de hurlements et de rires, Yves finit par scotcher l'intégralité de l'épaisseur de la porte en fer par laquelle ils sortaient, leur compte était bon… Dans la nuit, le simple fait d’imaginer des centaines de cafards grouillant à quelques mètres de mon lit, gêna considérablement mes facultés d’endormissement et Yves me raconta en détails le film « Aliens » qui me terrorisa certainement autant mais qui eut le mérite de me faire oublier les cafards guatémaltèques… 

  Nouveau jeu ! on cherche à deviner des mots ou des noms en posant des questions du style: "C'est vivant, c'est gros, on peut le toucher, c'est réel, etc. Je passe deux heures de torture à essayer de trouver le mot d'Yves. Cet espèce d'enfoiré avait choisi "couloir aérien"… Et c'est pas vivant, c'est gros, on peut pas le toucher et c'est pourtant bien réel…

  -              N: Tu sais, il y a des mots étrangers que l’on n’arrive pas à prononcer, le " th " de three par exemple. Ce terme là n'existant pas dans notre langue, nous n'arrivons pas à placer notre langue correctement et les Anglais n'arrivent pas à prononcer les "r" correctement? Et bien l'orthophonie corrige ces défauts de langage chez les petits, comme le zozotement. Peut être que ce zozotement, dans un autre pays serait tout à fait adapté à la langue de ce pays et donc ne serait en aucun cas considéré comme une tare ! On met vraiment les moutons dans le troupeau dés leur enfance ! C'est un peut comme la psychothérapie, on essaie d'adapter les gens à notre société et non l'inverse… Au début du film "Les dieux sont tombés sur la tête", il est dit: "Notre société est devenue tellement compliquée qu'il faut quasiment 20 années d'études pour arriver à la comprendre et à y vivre".

-        Y: Bonne nuit, Nic.

-        N: Dis donc, ça ne t'intéresse pas ce que je dis ?

-        Y: Si, si, bonne nuit, Nic.

-        N: D'accord, j'ai compris, je suis vraiment seul au monde, Bonne nuit.

Samedi 2 janvier 1999.

Il est 4h du matin quand j'entends frapper à notre porte ! Yves se retourne en ronchonnant… Les coups sur la porte sont maintenant accompagnés de cris !

-        N: Yves ! On frappe à la porte !

-        Y: Ouais, je sais, il veulent éteindre le chauffage. Il se retourne et se rendort aussitôt.

-        N: Quoi ? Je te dis qu'il y a quelqu'un dehors !

-        Y: Ouais, c'est pour le chauffage. Cette fois-ci, il ronfle !

  Je me lève et entrouvre la porte. Un homme, emmailloté dans une couverture marron, la pousse brutalement et coupe le gaz en vociférant. Il repart aussi vite qu'il est entré et claque la porte, visiblement très irrité que nous ayons conservé le chauffage jusque là. Interloqué, je referme à clé et me rallonge. Mais comment Yves a-t-il fait pour comprendre ce que ce type baragouinait derrière la porte, et en plus, il se rendort aussitôt… L'extra-terrestre qui dort à côté de moi se remet sur le dos et ronfle de plus belle !

  -        N: Eh, Yves !

-        Y: Quoi ?

-        N: TU RONFLES !  

Il attrape son duvet et se retourne vers le mur… Vengeance !!! Avec le lever du soleil, nous émergeons lentement de notre léthargie glaciale… Je suis malade, mes sinus sont complètement pris et la gorge me brûle. Yves tente de me refaire le coup d'hier soir avec ses devinettes à la noix et j'agonise de plus belle.

  -        Y: Tu sais quoi ?

-        N: Quoi, je sais ?

-        Y: Plus que 6 jours ! Quand je vais rentrer, je vais faire la surprise à Zora, je ne vais rien lui dire et je vais débarquer à Saint Lô sans la prévenir.

-        N: Espèce de lâcheur, et notre fin de voyage à Istanbul ou à Paris ?

-        Y: Mais tu n'en a pas marre toi ?

-        N: Si, mais j'aurai bien terminer ce périple par une petite soirée entre nous…

-        Y: Ouais…

  Après une rapide toilette accroupis sous le robinet d'eau chaude et le légendaire et bruyant lavage de dents d'Yves, nous mangeons deux bonnes omelettes puis  nous quittons l'hôtel. Le soleil émerge à peine de l'épais nuage de pollution qui enveloppe la cité. Le froid transperce nos vêtements, nous sommes à la gare légendaire de Quetta. C'est encore la cohue des gens qui se bousculent pour obtenir leur billet… Quelques minutes plus tard, c'est gagné, nous avons en poche deux billets et deux réservations en "Lower S-I class" pour le direct de Karachi mardi prochain. L'air est curieusement épais, brume et pollution se mélangent au dessus de la foule qui va et vient sur la petite place de la gare. Alors qu'Yves est en forme, je me sens fatigué. Le "Lonely planet" indique des prix deux fois plus cher que les 1150 roupies (60 francs chacun) que je viens de débourser pour les tickets, nous nous demandons  à quelle sauce nous allons encore voyager, pourvu que ce soit le même type de train que nous avions eu au départ de Karachi. Le train part le soir, met 15 heures (compter 20) et arrive le mercredi matin dans la gare la plus grosse ville du Pakistan.

Deuxième objectif de cette journée "administrative", obtenir des autorisations pour visiter la plage de Gadani, sur la mer d'Oman. A peine entré dans la zone du "commissionar deputy department", nous sommes surpris par l'agitation qui règne au beau milieu des immeubles officiels du gouvernement tribal. Dans la cour, des dizaines de tables encombrées de machines à écrire sont disposées sous de petites tentes. Derrière elles, des fonctionnaires amorphes répondent sans conviction aux nombreuses demandes des visiteurs. Voilà un point commun avec notre fichue administration ! L'un deux nous indique l'immeuble où nous devons nous rendre pour obtenir des informations sur nos autorisations.

Quelques sentinelles en armes plus loin, nous grimpons un petit escalier pour nous retrouver dans une salle d'attente exiguë au beau milieu de gens bien vêtus et chargés de dossiers imposants. Spontanément, les gens se lèvent pour nous donner leur chaise alors qu'un réchaud à gaz crépite dans un coin da la petite pièce sombre. Nos dégaines de baroudeurs attirent vite les regards et le garde qui surveille l'entrée de la porte capitonnée du haut fonctionnaire nous demande rapidement les raisons de notre venue puis pénètre dans la salle de réunion. Aussitôt ressorti, il nous invite à y entrer en passant devant tous ceux qui attendent… L'endroit où nous pénétrons est extraordinaire. Un immense bureau en bois précieux cerné de drapeaux multicolores orne une salle sombre décorée de tableaux aux portraits mystérieux de quelques chefs d'état et de tribus. L'homme est renversé dans un confortable fauteuil de cuir noir, il siège sur son trône et nous en impose suffisamment pour que je cherche à me confondre avec le mobilier rutilent qui m'entoure. Les tempes grisonnantes, un nez pointu et l'œil vif, il affiche un calme qui semble inébranlable. Après avoir salué notre très respecté hôte, Yves lui explique les raisons de notre visite. Quelque peu intrigué, le député saisit alors une feuille de papier sur laquelle il indique le nom et l'adresse des gens que nous devons aller voir de sa part pour avoir satisfaction. J'observe les deux gigantesques tableaux accrochés sur le mur du fond. Les noms et les dates de fonction de tous les anciens députés commissionnaires y sont écrits en lettres d'or, le dernier qui figure sur cette liste ne comporte pas de date de fin, c'est certainement notre homme.

Nous le remercions pour son accueil et sortons du bureau du haut fonctionnaire en faisant le moins de bruit possible avec nos gros godillots.

Nous devons donc aller au "Home department" voir un certain Mister Jelaoui Jaffris. Trois cent mètres de pollution plus loin, nous contournons la somptueuse villa de l'ambassadeur du Pakistan. Baïonnette au canon, les gardes à l'uniforme bleu et au turban rouge, nous regardent sans broncher nous engager dans un nouveau bâtiment. Grâce au papier d'introduction, nous évitons les différents contrôles pour pénétrer dans un nouveau bureau encombré de piles de dossiers où on nous invite à s'asseoir. Le fonctionnaire discute avec trois autres personnages qui semblent travailler ici. Pour me faire patienter, Yves recommence à jouer à son jeu ! Je n'ai pas du tout l'esprit à cela et je me demande même si ce ne sont pas ses devinettes tordues qui m'ont donné la fièvre que je traîne depuis ce matin !

Le type nous explique enfin qu'il y a au moins deux ou trois jours d'attente pour obtenir ce type d'autorisation et que le résultat n'est pas garanti car ils doivent vérifier nos passeports... Nous lui expliquons que nous sommes assez pressés et que nous ne pouvons attendre aussi longtemps, quant à lui laisser nos passeports, n'en parlons même pas ! Nous restons donc impassibles, assis dans la petite salle en discutant comme si nous ne tenions pas compte de ce qu'il venait de nous expliquer. Le fonctionnaire finit par appeler un premier homme puis un deuxième auxquels il explique le but de notre visite et se renseigne s'il peut prendre seulement des photocopies de nos pièces d'identité… La tactique du "seat in" semble fonctionner car le deuxième homme nous invite à le suivre dans un autre bureau. Nous remercions chaleureusement et un peu hypocritement le responsable et quittons les lieux. Nous y passons une heure et quart à effectuer par écrit une demande officielle d'autorisation et à justifier nos domiciles, nos professions ou à expliquer les raisons de notre voyage. Les quatre hommes qui sont dans la salle plaisantent de bon cœur en attendant le retour de nos passeports qui sont partis à la photocopie. Sur le coin du bureau est écrit ceci:

  "Les petits esprits parlent des gens,

les esprits moyens parlent des événements,

les grands esprits parlent des idées,

et les esprits supérieurs agissent en silence."

Il est midi et quart lorsque nous quittons le "Home department" avec nos autorisations en bonne et dû forme, nos passeports et le tout sans avoir déboursé une roupie. Yves téléphone à Zozo pour s'assurer de l'endroit où elle sera lorsque nous arriverons en avance et j'achète quelques timbres pour écrire à Maël et à Stéphanie.

Le ricshaw zigzague dans la fumée en nous ramenant à l'hôtel. Le soleil brille sur la cohue dans laquelle les motos et les vélos où quelques fois trois personnes prennent place, se croisent en tous sens. Et dire qu'en France, on n'a même pas le droit de monter à deux sur un vélo, sauf en tandem ou s'il s'agit d'un enfant bien harnaché avec la marque "NF" gravée sur le porte bébé !

-        N: Je n'ai qu'un envie, boire un coca frais et me reposer au soleil, sur le toit de l'hôtel, au dessus de la pollution, pas toi ?

-        Y: Non !

-        N: En tous cas, contrairement à ce qu'il est indiqué dans le guide, nous nous en sommes bien sorti pour les autorisations.

-        Y: Tu m'étonnes, ils disent que c'est le parcours du combattant et qu'ils ne la donnent pas facilement.

  Yves me rejoint sur le toit en terrasse, sous le soleil où nous faisons monter des omelettes par le "room service". Des dizaines de gamins jouent au cerf-volant sur les terrasses alentours. Certains sont si hauts dans le ciel qu'on les distingue à peine. Des centaines de cadavres de ces cerfs-volants pendent sur les fils électriques ou jonchent les rues et les toits. Ils sont fait de papier et de petits bouts de bois et celui que je ramasse sur notre terrasse est rafistolé de partout.

Il est 17h et nous venons de dormir deux bonnes heures ! J'ai la tête dans le derrière lorsque j'aperçois par la fenêtre un chat mort couché dans l'eau du caniveau.

  -        N: Eh, Yves, les chats pakistanais aiment l'eau !

-        Y: Quoi ?

-        N: Je te dis que les chats pakistanais aiment l'eau !

-        Y: C'est malin, je ne comprends toujours pas pourquoi tu détestes autant les chats, tu as dû avoir des problèmes avec les chats dans ta jeunesse…

Le soleil descend lentement derrière les montagnes arides faisant place à un ciel rougeoyant. Pendant qu'Yves se rase, je feuillette mon guide. De vieilles photos noir et blanc de guerriers Baloutchi illustrent le passé glorieux de la province. Il est surprenant de constater à quel point les tenues vestimentaires n'ont pas changé depuis un siècle. Je suis sûr que si ces personnages déambulaient dans le Quetta d'aujourd'hui, on ne les différencierait pas des Baloutchi d'aujourd'hui. Il n'en serait certainement pas ainsi dans un pays occidental. De là à dire que ces gens là n'ont pas évolué, il n'y a qu'un pas. Nombre de téléspectateurs le franchissent sans savoir, sous l'influence des journalistes qui ne font en fait, que répondre à la demande !

            Extrait du guide: "Ils exercent une implacable ségrégation sexuelle et punissent de mort toute femme reconnue coupable d'adultère. Le code d'honneur Baloutchi est fondé sur des idéaux inaltérables de loyauté, de défense, de l'honneur et de la revanche. La revanche d'un Baloutchi demeure aussi vive qu'un jeune daim de deux ans et aussi dure qu'un daim de deux cent ans."

Dans la soirée, nous partons à la recherche d'un restaurant Baloutchi pour y manger un "Sajji", spécialité typique du coin, un gigot de mouton mariné puis cuit dans la braise. Après avoir choisi nos pièces de viande sur le tas de braises qui réchauffe l'atmosphère de la ruelle, nous nous installons à table, au milieu des restes des anciens consommateurs. Le cuisinier pose alors les gigots sur une planche et tranche violemment en tous sens les chairs afin que nous puissions manger avec nos doigts.. Des chapattis et un Sprite agrémentent le festin. Les doigts dégoulinant de graisse, nous marchons un long moment dans le noir. Quelques feux donnent des allures fantomatiques aux gens qui s'y réchauffent. Il paraît qu'il est fortement déconseillé de se promener après le coucher du soleil dans les ruelles… En tous cas, Yves et moi nous y sentons très à l'aise et même apaisés. La pollution est tombée et nous rentrons ainsi, marchant lentement, enjambant ou contournant les nombreux dormeurs emmitouflés dans leurs couvertures grises et vertes. Les rares restaurants encore ouverts semblent tout illuminés par le feux des grillades. Un cuisinier au tablier maculé de graisse nous fait signe de son couteau avec un large sourire pour nous inviter à venir manger. Nous lui expliquons que nous reviendrons demain sans faute, Yves immortalise au flash notre gaillard graisseux, dans tous les sens du terme d'ailleurs… 


 Dimanche 3 Janvier 1999.

La chambre de l'hôtel "Deluxe" ressemble de plus en plus à un capharnaüm géant, à ce titre, j'ai encore tué un cafard hier soir ! Une bonne douche au gobelet et deux omelettes pour changer. Petit détail, comme il n'y a pas de couvert nous les mangeons avec les doigts puis nous prenons nos cachets de Paludrine et j'y rajoute des antibiotiques et de la cortisone pour accélérer ma guérison ! Il fait gris et froid ce matin et nous nous apprêtons à partir pour la fameuse "passe de Bolan". Un rickshaw nous dépose au terminal des bus. Le froid et le vent ont balayé l'air de sa puanteur.

Les chauffeurs de taxis, de collectifs et de bus en tous genres sont agglutinés en cercle autour des feux d'ordures. Certains font brûler de l'essence dans des récipients rouillés et se frottent les mains dans une épaisse fumée noire. Tout est bon pour se réchauffer et Yves prend place autour d'une flambée de cartons, provoquant la joie et les sourires des petits vendeurs qui s'y réchauffent. Le terminal de bus grouille de véhicules disposés à première vue n'importe comment. Nous savons que l'habileté et la solidarité des chauffeurs associées à beaucoup de patience viendront à bout de tous les embouteillages motorisés ou humains. Notre minibus part pour la passe de Bolan dans une demi-heure, le temps qu’il se remplisse… Yves sympathise rapidement avec le chauffeur et nous nous retrouvons assis à ses côtés. Pour une fois, nous ferons un voyage sans jouer aux sardines ! Cela fait toujours un drôle d’effet de se retrouver à la place du conducteur, les Pakistanais roulent à gauche… Le départ est prévu pour 10h-¼.

Très vite, le paysage change, les maisons en pisé font leur apparition et le désert se rapproche. Quelques chameaux paissent tranquillement sur les bas côtés, je me sens heureux. Nous effectuons rapidement quarante kilomètres vers le sud-est quand soudain, en croisant la voie ferrée à un rétrécissement, une grande caravane. Des chameaux, des ânes et des centaines de moutons franchissent la route sous nos yeux écarquillés. Les femmes aux vêtements colorés sont facilement reconnaissables au milieu des bergers et des chameliers couverts de leurs couvertures sombres et usées. Il y a là une bonne cinquantaine d'équipages qui s'étirent sur plusieurs centaines de mètres. C'est la transhumance de l'hiver. Les troupeaux redescendent la passe de Bolan jusqu'au terrible désert qui jouxte la ville de Sibi. Ils y passent un hiver moins rude qu'à Quetta puis remontent au printemps. Le chauffeur nous explique que nous avons de la chance car la plupart de ces caravanes sont déjà parties depuis quelques semaines et que c'est certainement une des dernières. Nous les regardons s'éloigner en silence, ils longent maintenant une petite chaîne de collines, pourvu que nous la retrouvions au retour. Longeant un grand nombre de poteaux électriques, le bus avale les kilomètres au milieu de paysages somptueux. On se croirait à la scène finale du film "Seven". Les montagnes abruptes qui barrent le fond de la vallée nous indiquent que nous approchons du but. 

Kolpur apparaît en haut du col. La ville mystérieuse s'étale sous nos yeux. Blottie au fond de la haute vallée de Bolan, la cité de terre aux toits plats marque le début de la fameuse passe. De puissantes locomotives diesel patientent sur les nombreuses voies annexes, attendant les trains de Quetta pour leur permettre de descendre le défilé encaissé.  

Cette ligne principale reliant Karachi à Quetta fut commencée en 1885. Toutefois, l'actuel tracé est le résultat d'une troisième tentative pour construire une voie capable d'aller jusqu'au col de Bolan par tous les temps. Dans la Dozan Gorge, la ligne traverse sept fois le ravin sur une longueur de 6500m. Au temps des locomotives à vapeur, la raideur extrême de la pente rendait cette ligne extrêmement impressionnante. Il fallait quatre grosses locomotives pour tirer les neuf wagons sur une distance de 8 km. Bien que depuis 1966, les Diesel montent le col en grondant, ce périple demeure l'un des plus beaux voyages au monde en chemin de fer.

Notre petit bus traverse rapidement la ville et son check-point pour s'enfoncer dans les gorges. Il est temps pour nous de quitter notre moyen de locomotion. Au beau milieu de nulle part, nous signifions au chauffeur notre désir de descendre.

  -        N: Okay, on descend là, s'il vous plaît.

-        Le chauffeur: Venez plutôt à Sibi, c'est beau là bas.

-        Y: Non merci, nous préférons descendre ici.

-        Le chauffeur: Mais, vous êtes sûr ?

-        Y: Oui, merci beaucoup.

           Les passagers éberlués nous regardent quitter le taxi, le vent est glacial et l'accélération produite par l'effet Venturi nous surprend un instant. Nous voilà seuls au monde au cœur de Bolan pass. Une large voie ferrée, une route qui serpente, le lit d'une rivière asséchée et des milliers de tonnes de rochers et de falaises abruptes nous encadrent. Nos visages, rougis par le froid et le vent, rayonnent de plaisir. Ce plaisir pur et unique, cette sensation de liberté, d'isolement, d'être en harmonie avec les éléments et la nature dans toute sa violence et sa pureté nous remplit d'émotion. Nous suivons un moment les rails jusqu'à un ravin que nous désescaladons prudemment pour nous abriter du froid.

  -        N: Putain, ça caille velu !

-        Y: De la folie !

-        N: On ne va pas tenir longtemps dans ces conditions, on n'est pas équipés pour.

-        Y: On fera du stop pour rentrer.

-        N: Je ne sais pas s'ils ont déjà vu des auto-stoppeurs dans le coin, je ne sais même pas s'il savent ce que c'est un auto-stoppeur !

-        Y: On est pas mal à l'abri du vent.

-        N: En tous cas, il faut marcher pour se réchauffer. Regarde de l'autre côté du lit de la rivière, il y a une grotte, on va voir ?

-        Y: Nickel, je te suis.

         Le petite grotte en question, située à trois mètres au dessus du fond de vallée nous héberge quelques minutes, le temps pour moi de me soulager d'une grosse commission encombrante et URGENTE ! La marche contre le vent qui siffle dans les méandres des gorges s'avèrent particulièrement difficile. L'oued n'est qu'un immense champs de cailloux de bonne taille aux arêtes tranchantes, mieux vaut récupérer la route au plus vite.

Sur la nationale, des camions surchargés, véritables musées sur roues, nous doublent péniblement dans un concert de Klaxons. Ils vont à peine plus vite que nous et leurs occupants nous inondent de sourires et de grands signes amicaux. En tous cas, c'est le genre de moment que j'aime partager avec Yves et c'est très cool qu'il soit là.

  -        Y: Pour le stop, je ne pense pas que nous aurons de problème !

-        N: Tu m'étonnes, ils seraient prêts à tout pour nous embarquer, ils ne doivent pas voir souvent des touristes dans ce coin désertique !

-        Y: On marche un peu et on se fait prendre, ça te va ?

-        N: Impec.

           Au bout d'une petite demi-heure, je me retourne et fait signe au chauffeur d'un pick-up qui émerge d'un virage en épingle. Les occupants commencent à se monter dessus pour nous laisser des places dans la cabine mais nous préférons l'arrière du pick-up. Bien calés sur le plateau arrière, à l'abri de la cabine, nous doublons la dizaine de bahuts qui nous ont salué quelques minutes plus tôt en leur rendant leurs signes d'amitié.

Nous descendons à Kolpur, située au point culminant de la passe, à 1894m d'altitude. Des jeunes gens, assis autour d'un feu de bois, cessent de discuter pour se tourner vers nous. Yves s'approche de la source de chaleur en se frottant les mains. Les convives, d'abord intrigués, l'accueillent en lui faisant place.

De jeunes enfants nous observent en contrebas de la route surplombante. Yves leur fait un signe et ils s'enfuient en hurlant et en riant. C'est à mon tour de les terroriser en leur lançant un "hello" accompagnés d'un signe de la main, ils détalent à nouveau dans tous les sens en criant. Le plus courageux d'entre eux sort de sa cachette et nous crie "Hello". Alors que ses camarades de jeux sortent prudemment de derrière les murs, Yves et moi lui répondons en cœur. C'est à nouveau la débandade sauvage dans l'hilarité générale. La plaisanterie dure depuis quelques minutes et Yves entreprend de descendre le raidillon qui nous sépare des ruelles sablonneuses de Kolpur. Armé de ses appareils photo, il s'accroupit puis fait signe au plus téméraires de poser. Un puis deux puis finalement, une ribambelle de garçons et filles âgés d'une dizaine d'années se groupent devant lui. Le zoom est indispensable car dés qu'Yves esquisse un pas dans leur direction, c'est l'affolement général. Pendant qu'Yves peaufine sa prise, je prend l'ensemble de la scène en souriant.

Nous redescendons à pied les lacets du col pour arriver dans la grande plaine de Quetta. Quelques tombes éparses longent le début de la grande ligne droite qui coupe le désert. Après avoir marché une dizaine de kilomètres dans un vent glacial, nous nous arrêtons à l'abri d'une petite ruine en pisé. Nous sommes au milieu d'une immense vallée et il fait très froid, pas vrai mon pote ? Avec quelques rares brindilles, nous tentons en vain de faire démarrer un petit feu mais le vent est trop fort et nous reprenons notre chemin sous les rafales. Un stop de 15 km en camion plus loin et nous voilà enfin à la passe où nous avions aperçu la caravane.

Un troupeau de plusieurs centaines de moutons abordent le passage. Les trois bergers qui le conduisent sont de solides gaillards semblant venir d'un autre âge. Leur peau mate et burinée par les intempéries est couverte d'une épaisse couche de crasse et de poussière. Yves lève les mains en l'air en les apercevant, il s'approche maintenant du premier berger qui ralentit le pas prudemment. La poignée de main que nous serrons à cet instant restera à jamais gravée dans nos mémoires. Pas un mot, pas un geste de trop, juste un regard, un sourire et cette main calleuse qui se referme avec force sur la notre. Ils refusent la photo que Yves voudrait faire et continuent en silence leur long trajet dans la plaine désertique.

La magie de cette rencontre hors du commun est vite rompue par le vrombissement du train de Quetta qui emprunte, lui aussi, l'étroit passage entre les montagnes. Les bergers et leurs bêtes sont déjà loin lorsque nous traversons un autre cimetière pour retourner sur la route. Il s'agit de trouver un abri rapidement, nos dos ne sont pas couverts de ces longues peaux de moutons qui protégent les bergers et la grotte qui domine la passe semble nous tendre les bras. En escaladant la falaise, Yves ramasse une peau de mue de serpent de cinquante centimètres…

  -        Y: S'agirait pas qu'on tombe sur le propriétaire !

  La grotte est idéalement située pour surveiller le défilé. Des épineux, desséchés par le vent, alimentent un bon feu sur lequel nous décongelons nos doigts un par un. Les minutes puis les heures passent. Chacun notre tour, nous allons guetter le chameau au travers du zoom de 220 mm. C'est bien simple, je finis par en voir partout et Yves finit par en avoir marre que je prenne tous les cailloux du désert pour des caravanes…

Il est déjà tard dans l'après-midi, les camions se font de plus en plus rares quand, soudain, un chameau (outch en arabe) !  Il est loin et il s'agit de couper dans la caillasse et les bourrasques pour le rattraper. C'est un porteur d'eau qui vient remplir ses outres au puits, la voilà notre  caravane !!! C'est bien simple, le pauvre chamelier et les trois ou quatre enfants bédouins qui l'accompagnent subissent avec gentillesse un bon quart d'heure de tirs croisés d'appareil photo. Tout est bon, le puisage, le remplissage, le chargement de l'animal puis son départ… Maigre compensation par rapport à la fantastique caravane que nous avons croisé à l'aller, mais un chameau quand même…

Retour à la grand-route en traversant de maigres cultures recouvertes de glace !!! Il ne doit vraiment pas faire chaud ! Yves s'est emmitouflé dans son châle, ses yeux pleurent, le froid est intense. Mon visage est écarlate mais je me sens si bien dans cet environnement hostile que je jubile en faisant l'idiot devant mon ami. De retour sur la route, une autre rencontre hors du commun nous attend.

Un camion, chargé jusqu'à la gueule ralentit sur une cinquantaine de mètres pour enfin s'arrêter dans la poussière. Nous courons pour le rejoindre puis grimpons les hautes marches de la cabine. Des hommes au visage redoutable nous cèdent leur place pour se glisser derrière le siège avant. Ils ne sourient pas et nous demandent immédiatement par gestes d'où nous venons ? Après leur avoir expliqué que nous ne sommes pas russes, nous apprenons qu'ils sont afghans. Sur le pare-brise fendu, au beau milieu d'une armada de portraits de stars locales, trônent une photo de Saddam Hussein entourée d'un cœur et une autre de Ben Ladden, le fameux terroriste que les Américains ont bombardé récemment ! Le dialogue est extrêmement difficile, nous ne nous comprenons que par gestes, la langue nous barre la route de la communication, Yves parle arabe, je parle anglais et ils parlent l'ourdou ou le baloutchi ou l'hébreu peut être…

En tous cas, lorsque nous arrivons à leur faire comprendre que c'est bien d'avoir un portrait de Saddam sur la vitre, ils se dérident enfin et le premier sourire fait son apparition. Le chauffeur dont les dents sont d'un marron uniforme, se lance alors dans une grande tirade, nous acquiesçons en cœur sans rien y comprendre et il continue sur sa lancée…  Quelques kilomètres plus loin, le camion passe devant une bâtisse blanche entourée de murs et surmontée d'un petit minaret. Alors que nos compères discutent en "turkestan-chinois", Yves se redresse et leur dit:

  -        Y: Talliban madrassé ?

-        Les routiers: Nam.

-        Y: Eh Nic, c'est une école Talliban !

-        N: Comment tu le sais ?

-        Y: Je viens de leur demander.

-        N: Quoi ? Mais on ne comprend rien à ce qu'ils disent et toi tu leur demandes si ce truc qui ressemble à tout sauf à une école est une école Talliban ??? 

-        Y: Baisse les yeux et incline toi, Mac Poit !

-        N: D'accord maître…

-        Y: Souviens toi bien que je suis humble.

-        N: Oui, maître.

  En tous cas, ils n'ont pas l'air d'apprécier ce qui se passe dans cette école. Leur discussion devient vite agressive et pas besoin de parler l'ourdou pour comprendre ce qu'ils en pensent…

Nous répondons oui à chacune de leur question sans comprendre alors que nous nous réchauffons lentement dans la cabine surpeuplée.

Arrivés à Quetta, nous récupérons un rickshaw pour le centre ville où nous achetons des chapeaux. Yves est fatigué, ces heures passées dans le froid nous ont éprouvé. Après avoir acheté une grande bouteille de coca et 6 beignets, nous nous allongeons sur nos lit. Yves refuse les beignets que j'enfourne allègrement jusqu'au mal de ventre, prévisible… Il est 16h, Yves ronfle ! Les larges ouvertures humides qui lui servent de narines s'ouvrent et se referment bruyamment au rythme de sa respiration. Nos lèvres sont complètement gercées et crevassées.

  -        Y: Nic, donnes moi un somnifère.

-        N: Tu ne vas pas en prendre un maintenant, c'est pas l'heure !

-        Y: Aller, donne.

-        N: Non, non et non, tu n'auras pas la petite pilule du bonheur avant ce soir !

-        Y: A priori, le seul reportage exploitable que nous ayons en poche, c'est Khyber pass, peut être un sur le Pakistan en général, le reste c'est vraiment pas évident.

-        N: Ouais, ben finalement, je vais te le filer ton somnifère.

Il est 18h lorsque nous repartons pour le bazar, notre objectif est un resto afghan dont parle le guide. Pour trouver ne serait-ce qu'un nom de rue, c'est l'enfer. Il fait nuit noire, aucun éclairage public, des petits feux d'ordures illuminent par endroit les allées défoncées. Au détour d'une ruelle, nous arrivons sur une petite place où de grands feux éclairent des groupes d'hommes devant des étalages de fruits exotiques. Des ombres emmitouflées dans des couvertures nous croisent mais toujours pas de guinguette afghane en vue. Ce n'est qu'au bout d'une bonne demi-heure de marche que nous découvrons trois ou quatre restaurants qui se suivent.

A l'intérieur, tout est très coloré, des dizaines de tapis pendent aux murs, certains mangent par terre, d'autres assis. Après nous être déchaussés et s'être fait copieusement dévisagés par les nombreux Afghans qui mangent, nous commandons des Kebabs. Cinq minutes plus tard, nous avons en face de nous, 20 brochettes de mouton, une grande galette de pain, deux assiettes de riz agrémenté de poivrons et de raisins, des côtes de mouton, un "Seven up et un Pepsi… Un festin de roi !

Yves propose à son voisin de table son assiette pour partager le repas. L'afghan sourit et lui propose la sienne dans le plus traditionnel et certainement l'un des plus beaux respect de la culture musulmane. Nous passons le reste du repas à évoquer un film avec Dolf Ludgren, "La bête de guerre". Les Afghans qui nous entourent sont visiblement des anciens combattants. Leur visage buriné est surmonté d'une casquette kaki ou camouflée et ils portent quasiment tous un vieux treillis militaire, vestige de la guerre contre les Russes. Le prix de ce repas frugal est de 183 roupies soit 10 francs par personne.

Il est 19h20 lorsque nous retrouvons la ruelle glaciale et sombre qui croise "Jena road", la route de l'hôtel. Les voitures sont rares. Depuis le début du voyage, c'est la ville la moins encombrée que nous visitons et ça la rend d'autant plus agréable.

A peine arrivé dans la chambre, je tourne prudemment le robinet de gaz du chauffage et présente le briquet en façade. Dans un "wooaf" impressionnant, la grille s'enflamme et une douce chaleur se répand dans la pièce. Il est 19h45 et nous nous mettons au pieu, Yves prend un cachet pour dormir… Et il n'en a pas du tout besoin… Il faudrait que je prenne le temps de lui expliquer qu'un somnifère n'est pas fait pour dormir mieux ou pour récupérer 20 heures de sommeil en retard en 10 heures de nuit… Mais Yves est content car il a eu sa petite pilule.


  Lundi 4 janvier 1999

Finalement, nous avons passé une très mauvaise nuit et nous ne sommes pas fatigués au matin… Les Iraniens de la piaule voisine ont discuté très bruyamment dans la soirée et j'ai fini par me lever en slip, cogner sur leur porte et gueuler un bon coup pour les calmer… Nous avons nos Allemands ou nos Hollandais dans les campings et ils ont leurs Iraniens, comme quoi, y-a pas de paradis sur terre ! Yves a toussé et craché toute la nuit et ce matin, au petit déj, il attaque les antibiotiques… Finalement, c'est vraiment cool que nous rentrions dans 4 jours, encore 4 jours… En attendant, il faut que nous retournions dans la passe de Bolan, cette caravane nous a trop fait rêver !

Après avoir repris le même minibus qu'hier avec le même chauffeur et les mêmes bonnes places à l'avant, nous marchons dans le froid glacial du désert, attendant "The caravan of the desert" qui n'arrive pas.

Il doit faire en dessous de 0° car des plaques de glace recouvrent de maigres cultures alvéolaires. Du sable, des bergers et des moutons (autrement appelés "Kebabs sur pattes") et une petite mosquée bleue et blanche, c'est tout ce que nous verrons aujourd'hui !

Le camion qui nous ramène nous lâche à l'entrée de la capitale du Baloutchistan.

-        N: Merde, on en a au moins pour 1 heure pour rejoindre le centre ville.

-        Y: Tu vas voir, au bout de la rue, il y a le terminal de bus d'où nous venons.

-        N: Non, tu te plantes, on est beaucoup plus loin.

-        Y: J'en suis sûr, tu reconnais la façade là ?

-        N: Je te dis que non. Il y a combien d'habitants à Quetta ?

-        Y: 300 000.

-        N: Laisses tomber, on est certainement pas sur la bonne route et je ne vois pas comment tu peux différencier cette route d'une autre.

  Et, oh miracle, le terminal de bus apparaît… J'ai encore perdu une occasion de me taire ! Bien sur, Yves en rajoute et j'ai vraiment perdu une excellente occasion de me taire !!!

Cette fois-ci, je ferme mon clapet et je suis Yves qui s'éloigne du terminal en direction de grandes places rectangulaires. Le sol est couvert de débris de laines teintes et les passants rient de nous voir photographier pendant un bon quart d'heure ce qui n'est, en fait, qu'un tas d'ordures !

  -        N: Il me faut une tête de mongoloïde avant de rentrer.

-        Y: Exact, il faut qu'on montre la diversité ethnique du pays.

-        N: Avec pour titre de l'article: "Pakistan, terre de tous les contrastes".

-        Y: Excellent Mac poit.

-        N: Je t'en prie Mac meul.

Juste après avoir photographié avec leur accord un groupe de gens au faciès "mongoloïde" (descendants des invasions mongoles), nous faisons trois fois le tour de la ville en rickshaw pour retrouver l'hôtel, merci "Fangio" ! Pour la petite histoire, nous lui donnons le prix de sa course et il nous rend deux fois plus en monnaie… C'est bien la première fois que je vois un chauffeur pakistanais s'arnaquer tout seul ! Ca rattrapera toutes les fois où on s'est fait entuber… Il est 14h30, dans deux heures nous sommes dans le train, nous jubilons. Yves embrasse en sautillant le petit éléphant que Zora lui a offert, ça devient grave, très grave ! En fait Zora donne ou cache toujours un cadeau ou un mot doux dans ses affaires et Yves prends toujours un malin plaisir à me l'exhiber sous le nez ! Sur le petit mot, il y a écrit: "Pense à moi". Dans ces conditions, moi aussi je pense à elle ! Un cafard descend rapidement le mur de la cloison de la salle de bain, nous le regardons sans broncher, complètement blasés !

-        N: C'est la merde, il faut que je trouve un boulot stable pour Maël.

-        Y: Tu ne travaillais pas à Sancellemoz, juste à côté de chez lui ?

-        N: Si, mais, j'en peux plus des montagnes, et puis ce centre, je le connais par cœur, j'en ai fait le tour, tu comprends ? Je ne progresserai jamais dans cet établissement.

-        Y: Je comprends. Mais tu veux t'installer où ?

-        N: Je ne sais pas, vers Mâcon, c'est à une heure et demie de Sallanches et c'est une grande ville, j'en ai aussi marre d'être dans un coin paumé.

-        Y: Ca c'est clair, je te comprends. A Paris, je rencontre régulièrement des gens intéressants qui ont d'autres cultures ou d'autres horizons.

-        N: A Sallanches, je crois que je n'ai jamais fait la connaissance de quelqu'un d'intéressant, au sens où moi je l'entends.

-        Y: Vers Lyon, ce serait pas mal. Et puis tu retrouverais l'anonymat d'une grande ville, ça te ferait du bien

-        N: Tu m'étonnes. Allez, à partir de Mars, je cherche du boulot là bas. Je me donne deux ou trois mois pour faire le récit et t'aider à l'article et je retourne au turbin. En plus, je crois qu'il est important que Maël est un contact avec une grande ville.

-        Y: Si tu veux, je me prends un week-end, on file sur Lyon et je t'aide à chercher un appart.

-        N: C'est cool, mon pote.

  Les sacs sont complètement défaits, fouillés puis refaits, Yves s'enfourne une dernière omelette Baloutchie et nous partons à pied pour la légendaire gare de Quetta. Il fait beau, l'air est doux et nous lézardons un bon moment sur le quai entre deux rondes de la police militaire. L'énorme locomotive que nous avons déjà croisée dans la "Bolan pass" recule pour se placer, nous avons les places 25 et 26 de la voiture "A". Les compartiments sont très ouverts et comprennent 8 couchettes, 3 face à face et 2 sur le côté. Une lumière marron filtrée par une fenêtre crasseuse éclaire un riche Pakistanais qui vient installer ses sacs en nous bousculant au passage. Nous avons les couchettes supérieure et moyenne. Le tête collée sous le plafond, je distingue les compartiments réservées aux femmes et aux enfants situées à l'arrière de la voiture. Ces compartiments, bien évidemment interdits aux hommes étrangers à la famille, sont fermés par des draps et il est vivement déconseillé ne serait-ce que d'y adresser un regard…

Nous quittons Quetta avec un petit pincement au cœur. Si nous devions un jour retourner au Pakistan, ce serait certainement au Baloutchistan. Ici, les gens sont plus accueillants, le climat est plus sec et la diversité ethnique nous rend quasiment anonymes.

Alors que nous sommes redescendus pour faire une dernière photo, le puissant Klaxon de la motrice me fait sursauter, il est temps de sauter dans le train qui démarre lentement. Le soleil se couche majestueusement sur le désert. Deux jeunes touristes, perles rares en ces lieux, courent sur le quai pour sauter dans leur voiture en riant. Je suis parfaitement heureux, je sais d'où je viens et je sais où je vais. Je viens de Quetta et je vais à Karachi mais il y a plus… Je viens du trouble, des questions sans réponse quand à mon avenir professionnel et je vais vers un poste à Lyon, proche de Maël, c'est cool. Nul doute dans mon esprit, ma décision est prise, en grande partie grâce à Yves et j'en suis heureux. Alors que nous évoquons cette rencontre magique que nous avons vécue avec les bergers de la passe de Bolan, trois jeunes viennent s'installer sur les couchettes d'en face, ils sont vêtus à l'européenne. Ils connaissent bien Karachi et nous renseignent sur d'éventuels lieux où nous pourrons nous rendre le soir en ville. Il y a même une boite qui s'appelle "Le Marina club". Tout en jouant aux dominos, ils nous déconseillent fortement d'aller traîner nos godasses dans la banlieue nord de Karachi, réputée très dangereuse. Les dominos, sport national aux Antilles (après le ti'punch) vit le jour en Chine, pendant l'antiquité.

Rien d'autre à faire que les idiots et on amuse la galerie pendant que le puissant train descend dans un vacarme assourdissant la dangereuse passe de Bolan. Yves s'amuse à faire tomber sa couchette pendant que j'essaie tant bien que mal de ficeler mon sac à dos et mon sac photos avec de la cordelette. Malgré toutes les tentatives de mon compagnon de voyage pour me déstabiliser, je finis par nouer l'extrémité de la ficelle à mon poignet et le tour est joué. Si quelqu'un touche aux sacs cette nuit, ça me préviendra... Inutile d'ajouter qu'Yves, voulant vérifier l'efficacité du système, tire de toutes ses forces sur les sacs et manque de m'arracher la main…  

 

 Mardi 5 janvier 1999

Bonjour la nuit. Réveillé à 2h par du vacarme puis à 4h30 parce que c'est l'heure du déjeuner par temps de ramadan, puis à 5h30 parce que c'est l'heure de la prière par temps de ramadan… Et tout le wagon défile sur la couchette d'en face pour y étendre son tapis et prier plus ou moins silencieusement. Nous ouvrons à nouveau les yeux vers 7h, dehors il fait gris et froid. Yves me donne des gifles pour me réveiller.

  -        Y: Debout Mac Poit, c'est l'heure !

-        N: Ca va pas non, il est 7h. Merde, j'ai caillé toute la nuit, pas toi ? Je ne sais pas qui a mis le ventilateur à fond mais c'est un enfoiré.

-        Y: C'est moi !

-        N: Alors tu dis : "C'est moi, l'enfoiré"

-        Y: D'accord, c'est moi, l'enfoiré (en souriant)

-        N: T'as bien dormi toi ?

-        Y: Ta gueule, sac à foin !

  Nous sommes au milieu d'un curieux désert entre Hideyrabad et Karachi. Yves épluche les guides pour entrer sur le disque dur portatif qui lui sert de cerveau le nom des rues, des hôtels et des différents services dont nous aurons besoin sur place.

Au bout d'un quart d'heure, il m'annonce fièrement qu'il sait où se trouvent l'agence "Turkisk air line", l'hôtel et la boite de nuit ! De mon côté, je tente de refaire marcher le caméscope qui a implosé cette nuit ! J'ai dû le secouer un peu fort en l'entortillant avec la ficelle. Après moultes réparations fructueuses, je pars filmer l'extérieur en me penchant acrobatiquement par la porte ouverte du wagon.

-        Y: Je viens de relire l'histoire du Pakistan. Je pensais à un truc.

-        N: Ouais, quoi ?

-        Y: Et bien dans le temps, cette zone était gouvernée par les Moghols. Les dirigeants de cet empire plaçaient leurs gouverneurs et les mutaient tous les trois ans afin d'éviter toute alliance locale et donc tout risque de rébellion. Dans le domaine économique, c'est la même chose. Les chefs de zone de commerce sont régulièrement changés de secteur afin d'éviter, là aussi, des alliances locales via des pots de vin qui pourraient nuire à l'entreprise… On a décidément rien inventé !

-        N: C'est dingue, ce truc.

-        Y: Il y a un bouquin qui aborde ces thèmes, il est japonais, je crois. Il s'appelle "L'art de la guerre" de Sun t'su !?.

-        N: Comment en as-tu entendu parlé ?

-        Y: C'est dans "La pierre et le sabre", Miamoto Musachi lit ce bouquin à un moment et d'après ce qu'il en dit, c'est une bible.

-        N: C'est quand même dingue que des écrits datant de plusieurs siècles et traitant de l'art de combattre et de gouverner se retrouvent complètement d'actualité et même souvent à la base de "l'art du marketing" ou "l'art de vendre". J'essayerai de le trouver sur Internet à mon retour.

-        Y: Tu me diras, aujourd'hui, la vente est une véritable guerre mondiale. La conquête territoriale est commerciale ! Acheter des parts de marché, c'est ni plus ni moins, conquérir des territoires !

-        N: Ca, c'est clair.

  Le train aborde maintenant la banlieue tentaculaire de Karachi. Les bidonvilles s'étalent entre les nombreuses rivières du delta de l'indus. Le train ralentit, nous pourrions presque marcher à ses côtés.

  -        Y: Eh Nic, et si on descendait là ?

-        N: On est encore loin de la gare.

-        Y: Ouais, mais on l'a connaît déjà la gare et d'après le plan, on peut couper pour le centre ville et les hôtels que j'ai remarqués sur le guide.

-        N: Ca roule !

En retournant chercher les sacs dans le compartiment, le train accélère et entre finalement en gare de Karachi.

Le rickshaw zigzague entre les voitures qui dévalent à vive allure les larges avenues du centre moderne de la grande ville. Il nous dépose au milieu d'une cohue sans nom. Dans cette zone, il n'y a pas moins de 4 hôtels susceptibles de correspondre à nos vœux. C'est à dire, une chambre double confortable avec la télé satellite, un service de navette pour l'aéroport et tout le confort possible. Pour le moment, nous prenons un hôtel de classe moyenne, la vie de château, ce sera pour demain, finances et proposition de Yves pour deux nuits obligent !

L'urgence, c'est d'aller à l'agence de voyages alors, pas de temps à perdre. La Turkish se trouve à quelques pâtés d'immeubles de là. L'office est moderne et les employés souriants. En allant faire photocopier nos passeports dans un boui-boui de l'autre côté de la rue, je manque d'un cheveu de me faire écraser. De toute ma vie, je n'ai traversé une rue aussi dangereuse. Les trois minutes nécessaires pour sa traversée resteront à jamais gravées dans ma mémoire, dans le répertoire "risque de mort stupide" ! Toujours est-il que nous avons nos billets en poche pour jeudi et c'est le principal ! Karachi est une grande ville, avec de grandes avenues perpendiculaires bondées de monde. Nous sommes à Saddhar (le centre), à l'hôtel "Holliday".

Une bonne douche chaude puis une petite sieste et nous voilà en plein forme. Yves est aux chiottes depuis plus d'un quart d'heure et je commence à m'impatienter sérieusement.

Après une petite visite au bazar sans intérêt, nous partons à la recherche d'un MacDo. A priori, le fastfood convoité serait à 12 km au nord de la cité, dans le quartier mal fréquenté ! Etonnant de la part du géant américain d'avoir placé son resto là-bas, il n'a peut être pas eu le choix… Les américains ne sont, bien évidemment, pas très appréciés dans le secteur. D'après les nombreuses informations complètement contradictoires que nous entendons, il y en aurait un tout récent du côté de l'hôtel "Clifton", dans les quartiers "riches" du sud, A l'attaque !

Le rickshaw qui nous emmène à la recherche du "MacDo perdu" ne comprend rien à ce que nous lui demandons. Il nous arrête trois fois devant des pakistanais en costard, cravate pour qu'ils traduisent nos dires au chauffeur. A priori, pas plus de MacDo que de minette en minijupe dans ce quartier ! Par contre, il y a un "Pizza Hut", voilà un nouvel objectif très convenable !

Le saoudien et le pakistanais qui nous ont renseigné nous invitent dans leur voiture pour y aller. Dix minutes plus tard, nous sommes devant la porte close de la pizzeria, merci le ramadan ! Du coup, nous continuons la visite guidée en leur compagnie jusqu'à l'extrémité Est de la grande plage de Karachi où ils nous déposent. Fatigués et affamés, nous longeons le littoral pour retourner vers le Pizza Hut qui doit ouvrir ses portes vers 17h.

Cette fichue plage de 5 km est bordée par des dizaines d'immeubles inachevés et coupée par une succession de petites rivières sombres, les égouts de la ville !!! L'odeur est pestilentielle. Nous sommes encore loin de l'autre bout de la plage et marcher dans ces conditions devient un calvaire. Nous sommes affamés, fatigués et ça pue ! Le sable est gris sale, le vent balaye de temps en temps les mauvaises odeurs et le soleil se couche doucement sur la grande cité. Plus nous nous rapprochons des zones habitées et plus les torrents d'excréments sont larges. Et il faut les longer pour trouver l'endroit le plus étroit, puis sauter sans faire d'erreur d'appréciation !!!

Pour passer le temps, Yves s'amuse à marcher dans mes traces et je prends un malin plaisir à brouiller les pistes… Je marche à reculons puis sur le côté, à cloche pied, je tourne en rond pour remarcher dans mes traces et j'en passe, on s'amuse comme on peut ! Ca me rappelle une scène au Kurdistan… Yves et moi avons passé une bonne heure à tenter de dégommer une boite de conserve rouillée qui essayait de surnager dans une flaque des hauts plateaux kurdes à la frontière iranienne. Nous étions seuls au monde, la steppe aride, une petite route qui se perdait vers nulle part, pas un véhicule en vue, rien à manger dans les sacs et nous étions bien, sans aucun soucis ! Dans mon souvenir, je crois même qu'une voiture s'est arrêtée pour nous prendre et que nous avons gentiment refusé pour continuer à jouer l'esprit vide… Résultat des courses, on s'est fait embarquer sur une charrette à cheval à la tombée de la nuit et c'était d'autant plus extraordinaire !

Alors que nous approchons du but, nous distinguons de plus en plus nettement des dizaines de gens sur la plage. Ces riches pakistanais ou ces touristes viennent passer leur après-midi en famille pour faire des photos ou un tour de chameau ou de cheval. C'est à l'évidence des personnes très aisées et le tour de chameau entre les rivières de merde doit représenter un must ! D'autres se baignent jusqu'aux mollets et remontent, affolés en courant lorsque l'eau a atteint leurs genoux ! Entre eux circulent tout un tas de petit vendeurs de coquillages ou d'artisanat local. En ce qui nous concerne, ça suffit comme ça, il faut qu'on mange un peu !

Dans le parc d'attraction qui jouxte la plage, Yves va aux toilettes pendant que j'admire un employé qui nettoie l'allée. Avec un balai de branchages, il canalise et dirige l'eau qu'il renverse sur les endroits les plus sales. Ce petit parc serait certainement boudé par les enfants français tant il est pitoyable mais ses couleurs vives égayent la pénombre qui s'installe lentement.

Yves est vraiment crevé, je le vois faire des efforts pour marcher droit… Je hèle un taxi pour moi et "mon ami le zombi" et plein pot direction la Pizza Hut. C'est la bousculade à l'entrée, des dizaine de jeunes habillés à l'occidentale se poussent et se passent devant pour obtenir une place. Le service d'ordre fait le tri et un bon nombre d'entre eux reste à la porte. Arrive notre tour, le garde nous a repéré et nous passons devant un groupe sans montrer "patte blanche", privilège !

  -        Y: Il y a une formule "Ramzan", spéciale pour le ramadan.

-        N: Vas-y, c'est quoi ?

-        Y: C'est buffet à volonté, pizzas à volonté et Pepsi à volonté mon pote ! Je vais m'en mettre plein le gosier !

-        N: Extra !

  Le restaurant se remplit à toute vitesse et il ne reste bientôt plus une chaise vide. Première épreuve, prendre d'assaut le buffet ! 17 secondes plus tard, nous nous rasseyons avec deux assiettes qui débordent. Au moment où le serveur passe pour déposer une bouteille de 1litre et demi de Pepsi sur la table, Yves lui demande les pizzas. L'employé lui répond poliment qu'ils serviront à partir de 18h05 ! En effet, les deux cents clients sont assis derrière une assiette pleine et un verre plein et personne ne bouge… On attend le top départ, la fin du Ramadan !

  -        Y: Qu'est ce que c'est que ce bazar, ils parlent tous en anglais ?

-        N: Ouais, j'ai remarqué, ce sont de parfaits teenagers ! A l'extérieur du resto, ils parlent pakistanais et à peine entrés, ils parlent la langue de Shakespeare !!! Que des gros bouffons ! T'as vu, toutes les filles sont maquillées et un peu rondelettes ou très rondelettes…

-        Y: Même les enfants parlent anglais avec leur parents, c'est dingue. J'ai trop faim, j'attaque !

-        N: Tu m'étonnes, moi aussi. En plus, si on se débrouille bien, on aura le temps d'aller se resservir avant la fin du Ramadan… Eh Les gars, je bouffe parce que je suis chrétien !

  Et voilà deux français qui dévorent deux tournées de buffet en moins de temps qu'il ne faut pour le dire… Les télévisions installées en hauteur, interrompent leur programmes musicaux  à base de clips indiens pour laisser entendre la prière… C'est le fameux top départ ! Deux cents fourchettes piochent en même temps dans les salades de pâtes et de pommes de terre. Le vacarme est stupéfiant. Yves et moi nous regardons, abasourdis par la soudaineté de la cacophonie. Une vingtaines de serveurs sortent à la queue leu leu de la cuisine, chargés de deux plateaux chacun. Nos assiettes se remplissent puis se vident de parts de pizza épicée ou non. Je suis vite écœuré et Yves ingurgite tranquillement sa septième part.

-        Y: Tu finis ton assiette ?

-        N: Non, j'en peux plus.

-        Y: tu me donnes ta part ?

         Je pense que ce coup là, ils en ont eu pour leur pognon… Yves ayant bouffé comme huit et moi comme deux, ça a dû leur coûter cher ! Sans compter qu'on a bu un litre de Pepsi chacun ! Mauvaise nouvelle, j'ai retrouvé ma panse de veau noyé !!!

L'air frais nous fait du bien et nous reprenons un taxi à 35 roupies pour l'hôtel. Il est 19h30, 14h30 en France et je n'arrive toujours pas à joindre mon père au téléphone. Cela commence à nous inquiéter car personne ne sait que nous rentrons plus tôt que prévu. J'ai laissé comme message sur son répondeur que je rappellerai demain à la même heure, nous verrons bien…

Au programme de ce soir, cinéma ! Ca aussi, c'est comme une tradition pour Yves et moi. Nous avons vu "Demolition man" à Helsinki, "Brave heart" et "Broken arrow" à Istanbul, "Les 4 mousquetaires" à Gdansk et j'en oublis… Nous quittons l'hôtel dans la nuit. Les haut-parleurs hurlent des prières et une fois de plus, il nous faut crier pour nous parler ou demander notre chemin. Nous enjambons des dizaines de couvertures posées sur le sol, sous chacune d'elles, une personne dort… Il est 20h30 et les trois cinémas que nous avons vus ne passent que des films en "ourdou" non sous-titrés !!! Retour à l'hôtel dans un bruit assourdissant de prières, de chants et de Klaxons ou moteurs en tout genre. Le pire, c'est que même dans la piaule, il faut hurler pour se parler… Les haut-parleurs ne s'arrêtent pas, la priere est permanente et j'aurai un Imam assis au pied de mon lit que ça serait pareil !

  -        N: Yves, j'en peux plus, on change d'hôtel, je ne pourrai jamais dormir avec ce bordel.

-        Y: Gros sac, c'est toi qui voulait aller dans celui là parce qu'il était moins cher !

-        N: Et bien, là je suis prêt à payer très cher un déménagement express !

-        Y: Ouais mais on a déjà payé deux nuits dans celui là.

-        N: C'est pas grave, écoutes, tu restes là à faire ton sac, je pars voir s'il n'y a pas un autre hôtel plus calme et je reviens. On avise après, okay ?

-        Y: D'accord.

 Je visite en courant trois hôtel haut de gamme. A chaque fois, je demande à voir les chambres, j'y allume les télés et fait couler l'eau chaude. Après je joue avec les tarifs des concurrents pour faire baisser les prix et c'est avec beaucoup de facilité que je négocie des réductions. Une demi-heure plus tard, je reviens en sueur apprendre à mon pote qu'il y a mieux pour le même prix. En cinq minutes, mon sac est fait et je récupère le prix de la nuit suivante au guichetier qui semble surpris de nous voir partir si vite.

En chemin, nous passons devant un autre hôtel, juste en face de celui que je trouvais bien.

-        N: Celui là, je ne l'ai pas fait, je vais aller jeter un coup d'œil, tu m'attends ?

-        Y: Pas de problème.

-        N: Combien pour une nuit pour deux personnes avec télé SVP ?

-        Le guichetier: 2600 roupies ((280 francs)

Après avoir vu la chambre…

-        N: C'est d'accord pour 1300 roupies et nous restons trois nuits.

-        Le guichetier: C'est d'accord

-        N: Eh Yves c'est bon, moins cher que celui d'en face et chambre sur l'arrière, pas sur la rue. On a baignoire, petit déjeuner, télé, climatisation et navette pour l'aéroport, c'est pas beau ça ? 

-        Y: Extra !

  Pour la première fois depuis le début du voyage, nous dormons dans des draps et nous nous endormons profondément.


Mercredi 6 janvier 1999

Nous avons dormi comme des loirs, les lits sont excellents et les petit-déjeuners apportés en chambre n'ont rien à leur envier. D'après le guide, le terminal de bus pour Gadani se trouve dans le nord de Karachi. Appareil photos en bandoulière, nous prenons un rickshaw pour "Léa-market", le temps est au beau, c'est la première fois !

En attendant le bus, nous faisons quelques photos du marché pittoresque chacun de notre côté. Il est 10h, je suis devant le bus et Yves se fait attendre. Je demande au chauffeur de patienter mais il semble pressé et le moteur de son diesel ronronne déjà. Mais qu'est ce qu'il fait, le prochain bus est dans une heure et je rêve de voir ce chantier de démolition navale depuis que j'en ai entendu parlé. C'est foutu, le bus avance lentement pour se placer dans les embouteillages, j'en rage, cela fait maintenant un quart d'heure de retard. Ca y est, je l'aperçois, il marche tranquillement à ma rencontre !!! Je me précipite vers lui, et nous courrons entre les chameaux et les voitures pour rattraper le bus coincé dans la circulation.

Nous sommes à nos places et je craque.

-        N: Merde, qu'est ce que tu foutais ? Tu ne t'excuses même pas de ton retard,

tu fais vraiment chier !

-        Y: Et toi quand tu disparais sans raison pour faire une photo, tu t'excuses ?

  Ca y est, nous voilà fâchés et pour de bon ! Quel con j'ai été de m'énerver comme ça ! Sans nous être dit un mot de tout le trajet, nous arrivons à Gadani. Une gigantesque carcasse de pétrolier semble posée sur le sable du désert. On n'aperçoit pas encore l'océan indien et la vision est irréelle. Nous nous séparons sur l'interminable plage pour faire nos photos. Yves est en train de négocier des photos avec des travailleurs lorsque je prends la direction d'un autre groupe de tankers échoués à 2 km de là. Le rendez-vous est fixé à 13h au bus.

Chemin faisant, je ramasse sur la plage quelques porcelaines dont la majorité est maculée de mazout. La mise à mort de ces vaisseaux est quelque chose de fantastique. Moi qui les ai souvent côtoyé avec effroi au large, ils sont là inertes, toujours aussi imposants, toujours aussi impressionnants. Ils n'avanceront plus, réduits à l'état de tôles. Les géants des mers terminent leur vie sur la plage de Gadani… Et ça rime !

Combien d'océans ont ils traversés ? Combien de tempêtes ont-ils essuyées ? Combien d'équipages ont vécu et aimé sur ces coques titanesques. Combien de vie, ces coques rouillées ont-elles protégées ? Combien de gens se sont chauffés ou déplacés grâce au carburant que ces monstres ont transporté ? Combien de personnes se sont nourries, soignées, développées grâce aux contenu des conteneurs embarqués ?

Je suis en train de vivre des instants merveilleux, c'est le plus beau moment du voyage.

Voici l'article que nous avons écrit de retour en France:

  Reportage :             Yves MAILLIERE

                               Nicolas POITOU

 

PAKISTAN

Gadani, le cimetière des géants de la mer

La mise à mort des plus puissants navires du globe.

  C’est grâce à l'esprit d'entreprise d'hommes d'affaires Pakistanais que Gadani, un petit village de pêcheurs sur la mer d’Oman, est devenu l'un des plus grands chantiers de démolition navale au monde.

  Situé aux abords de Karachi, la capitale du Sind, le village de Gadani appartient néanmoins à la province du Balûchistân, et est de ce fait régi par le gouvernement tribal de Quetta, près de la frontière afghane.

  Le banditisme « traditionnel » qui sévit dans le Balûchistân, vaste région couvrant le Pakistan mais aussi l’Iran et l’Afghanistan, présente un réel danger pour les étrangers. Certaines tribus se livrent couramment au kidnapping, et il est déconseillé de s’éloigner de Quetta et des grands axes qui y mènent. Tout le reste de la région étant bouclé aux touristes, c’est avec une autorisation difficilement acquise au « Home & Tribal Affair Department » de Quetta, que vous pourrez vous rendre à Gadani. Une autorisation qui stipulera tout de même que vous quittiez les lieux avant la tombée de la nuit !

  Partant du « Lea Market », un des plus anciens souks de Karachi dans la banlieue Nord de la ville, le bus vous emportera au-dessus du fleuve « Indus » berceau de 5000 ans de civilisation, pour vous déposer trois heures plus tard au village de Gadani. C’est bien sûr moins rapide que la voiture, mais on y passe plus inaperçu pour franchir les différents barrages de police aux portes de Karachi. Et c’est surtout l’occasion de voyager dans les véritables œuvres d’art sur roues qui sillonnent les routes du Pakistan.

  A quelques kilomètres de Gadani, le jeu des dunes du désert dominant le niveau de la mer vous plongera dans un remake de « Rencontre du Troisième Type ». Les immenses bateaux haut d’une cinquantaine de mètres semblent tombés du ciel au milieu du désert. Mais tout s’explique une fois en vue de la plage elle-même... Après avoir sillonné les océans et les mers du globe, les gigantesques navires acheminés vers le cimetière marin de Gadani, se lancent à pleine vitesse à quelques kilomètres de la côte, pour s’échouer sur la grève à marée haute.

  C'est en circulant à pied entre les épaves à l'agonie que l'on apprécie la démesure de l'entreprise. Des équipes se relaient jours et nuits pour hisser sur la plage ces épaves monumentales et les découper à la lumière étincelante des chalumeaux. Sur le sable de Gadani, les plus gros navires de la planète sont mis à mort en quelques semaines. 300 hommes armés de chalumeaux suffiront pour faire disparaître un pétrolier de deux cent mètres de long et de quarante mille tonnes, et ce, en seulement 45 jours ! De la proue à la poupe, d'énormes parties de coque et de cuve sont désolidarisées des supertankers, puis basculées dans le vide dans un vacarme assourdissant...

  Les Pakistanais en quête d’Eldorado affluent de tout le pays pour travailler sur la plage de Gadani. Et même s’ils viennent principalement de la tribu des Pathans, guerriers à la réputation martiale et gardiens traditionnels de la frontière Afghano-Pakistanaise, l’on reste surpris dans l’ensemble par l’étonnante diversité ethnique qui règne sur les chantiers. Cette diversité est à l’échelle même du Pakistan, jeune pays issus en 1947 de la partition de l’empires des Indes, et qui regroupe plusieurs provinces (Pakistan :P comme Punjab, A comme Afghanistan pour le Baluchistan, K comme Cachemire, S comme Sind et Stan qui signifie « Terre »). Un jeune pays dont l’Islam est l’indispensable ciment de l’identité nationale…

L’activité titanesque qui règne sur le chantier a complètement bouleversé le paysage côtier. Par endroit, le sable est tellement tassé par le poids des pièces treuillées qu’il a l’aspect du béton. Plus loin, ce sont de véritables murs de sable qu’il faut contourner en évitant les câbles et les cordages qui par leur tension, cisaillent littéralement la plage. Les fonds de cuve des super pétrolier se répandent inexorablement dans la mer tandis que le haut de la plage lui, n'est plus qu'un enchevêtrement de débris de navire de la taille d'une maison. C'est dans cet univers chaotique que travaillent les équipes au sol qui treuillent, découpent et entassent dans une chaleur étouffante des milliers de tonnes de ferraille par jour. Un univers rythmé par le va et vient des camions qui emportent l’acier par lots de 15 tonnes vers Karachi pour y être aussitôt revendu.

A bord, c'est encore une autre affaire. Le danger est omniprésent. Les chefs d'entreprises, circulant dans une ambiance « Germinal » entre les ouvriers, choisissent les pièces de récupération à remettre en état. Acheté au poids 120 dollars la tonne, l’investissement initial pour un paquebot peut être conséquent. Mais la ferraille sera vite revendue le double, tandis que les vannes, la boiserie, le matériel électrique, les pompes, et les moteurs seront, après remise en état, revendus beaucoup plus cher…

Les hommes, le visage noirci par la crasse, travaillent sans relâche dans les entrailles des monstres, hissent à bord du matériel lourd de manutention en pataugeant dans les fonds de cuve. Leur regard et leur silence en dit long sur leurs conditions de travail. Suspendus dans le vide ou couchés sous les poutrelles métalliques, ils découpent au chalumeau dans les vapeurs d'hydrocarbures, le précieux métal qui fera la fortune de leurs employeurs… Acheté 5 millions de dollars, un pétrolier de 40.000 tonnes rapportera le double à l’homme d’affaire pakistanais, pendant que ses ouvriers de l'ombre gagneront 3000 roupies le temps du chantier, l'équivalent de huit francs par jour, à risquer leur maigre vie !

 

Les musés sur roues Pakistanais

 

Des « rickshaws » qui pétaradent dans Karachi, aux camions ramenant l’acier de Gadani, tous les véhicules que vous croiserez à l’exception des voitures particulières, vous surprendront par la luxuriance de leurs décorations et ornements. Tous sont recouverts de fresques vivement colorées. Pas un centimètre de carrosserie n’est épargné. Des paons, et toutes sortes d’animaux sont représentés au creux de vallées flamboyantes, avec en toile de fond des montagnes aux cimes enneigées sous des cieux aux reflets pourpres… Les bus et les camions sont ornés de guirlandes, de chaînes, de fleurs artificielles et d’amulettes en tout genre, transformant de simples cabines de pilotage en véritables temples. Et il n’est pas rare sur un coin de pare-brise encore libre, de reconnaître le portrait souriant de Saddam Hussein ou du terroriste saoudien Ben Ladden actuellement réfugié chez les Talibans en Afghanistan.

  Ce sont d’ailleurs les Afghans avec leurs célèbres camions, qui sont les réels précurseurs de cet art populaire. Un art qui voit ses origines remonter aux premières caravanes de chameaux qui sillonnaient et parcourent toujours le Balûchistân. Les animaux étaient recouverts de chaînes, de clochettes et d’amulettes pour écarter le « mauvais œil ». Avec le temps, les dangers n’ont pas changé. Mais ce sont aujourd’hui les noms d’Allah calligraphiés sur les carrosseries, les scènes de la Mecque, les prières et autres symboles islamiques qui protègent, ou tout du moins dissuadent la peur des conducteurs contre les bandits et les accidents. Les fastueuses parures et ornements divers qui recouvrent les véhicules ont pour leur part un rôle évidemment plus mercantile, celui de faire de la publicité aux compagnies de transport et d’attirer les clients.

Statistiques: 1.215 mots, 7.440 caractères (espaces compris).

 

Le fait de voir ces énormes carcasses échouées entre le désert et l'océan réveille en moi des sentiments d'immensité, de grand large, d'aventure et de liberté. Je suis profondément heureux et ça me fait un bien fou. Les ouvriers s'affairent à dessouder d'énormes parties de métal sur les ponts des tankers agonisants. Certains travailleurs viennent me chercher afin que je les photographie mais je suis obnubilé par l'envie de monter sur le pont d'un pétrolier géant. L'occasion se présente au bout de quelques minutes. Un pétrolier gigantesque est échoué à quelques mètres et deux hommes d'affaires discutent sur la plage, devant sa proue béante.

-        N: Bonjour, navré de vous déranger, serait-il possible de monter à bord ?

-        Eux: Pourquoi faire ?

-        N: Pour faire des photos.

-        Eux: Vous êtes reporter ?

-        N: Oui

-        Eux: De quel pays venez-vous ?

-        N: France.

-        Eux: C'est possible mais pas pour le moment car c'est dangereux, il vont dessouder une grosse pièce qui va bientôt tomber.

-        N: Dans combien de temps ?

-        Eux 10, 15 minutes.

-        N: Je peux attendre là ?

-        Eux: Oui mais il va falloir reculer quand ça tombera, c'est très dangereux vous savez.

-        N: Oui, merci.

  Cinq minutes plus tard, un des deux hommes appelle un ouvrier pour lui parler puis il se tourne vers moi.

-        Lui: C'est bon, allez-y, suivez cet homme, il va vous emmener là-haut, soyez prudent.

  Mon cœur bat la chamade, je suis l'homme jusqu'au pied de l'épave monumentale. Lorsque je lève les yeux, cinquante mètres d'épaisseur de ferraille me surplombent. Je monte d'abord une petite échelle de 3m puis passe au travers d'un trou découpé au chalumeau dans le fond d'une cuve… J'ai déjà le vertige. De l'autre côté d'un enchevêtrement de tuyaux noircis par du pétrole encore frais se trouve le début d'un petite échelle. Elle monte dans la cuve sur 40m, ça va être terrible. Je patauge dans 5 cm de pétrole brut. Il faut que je me concentre pour éviter les effets du vertige et l'ascension commence. Yves, pourquoi n'es-tu pas avec moi ?

Sans regarder ni en bas ni en haut, je pose avec prudence les pieds sur les réglettes métalliques engluées de l'échelle. Les deux rampes sont complètement recouvertes de goudron. Je serai tout noir en arrivant en haut mais je dois les serrer de toutes mes forces et me concentrer sur ma respiration. Mon guide a deux étages d'avance sur moi et ce n'est pas plus mal car je me parle à voix haute pour me rassurer, il me prendrait pour un fou ! Je suis en effet tout noir quand je m'apprête à prendre la dernière échelle, suspendue dans le vide. Elle permet l'accès au pont supérieur, j'y suis presque. Le passage est tellement étroit et coupant que je passe d'abord mon sac photo au mains qui se tendent dans ma direction. Ca y est, j'y suis, je suis sur la plus grosse épave du monde !

Des dizaines d'ouvriers, le visage noirci par le pétrole me regardent curieusement. J'ai du mazout plein les pompes, les mains et les vêtements mais ce n'est rien comparé à eux. Tout le pont est déjà prédécoupé et je ne sais pas quelle partie va se retrouver en bas dans quelques minutes. Mon guide me fait signe de me mettre à l'écart, la manœuvre est prête. Un bulldozer sur la plage est en train de tendre l'énorme câble qui va tracter la pièce. Il n'y a plus qu'un ouvrier sur la partie de pont qui va tomber, il dessoude les dix centimètres qui manquent. Tout le monde s'écarte, le câble se tend. Un contremaître donne des ordres dans son talkie-walkie, mon appareil photo est prêt.

Sous la tension du câble, le navire semble se disloquer et des bruits puissants traversent la coque faisant vibrer le pont et ses garde-fous. La pièce n'est pas tombée et deux ouvriers, armés de chalumeaux courent vers les fissures qui ne se sont pas ouvertes. La deuxième tentative est la bonne. Sous la traction, l'énorme partie de pont bascule très lentement dans le vide. Le bruit de la chute est assourdissant et les travailleurs hurlent au moment du choc, comme pour crier victoire. Je crois que sous la violence du choc, je me suis tenu violemment au garde-fou en protégeant mes objectifs. Une épais nuage blanc recouvre la plage et le contremaître souriant me tend un chiffon pour essuyer mes mains. Le pont est recouvert de tuyaux et de bouteilles de gaz qui alimentent les chalumeaux.

Ce pétrolier doit faire au moins deux cents mètres de long ! Derrière moi, dans un renfoncement de la cabine avant, un type s'acharne armé d'une grosse masse, s'acharne à taper sur une vanne située sur un large conduit vertical. Au troisième coup, elle cède et une centaine de litres de pétrole se répand sur le sol, arrosant tout le monde au passage. La scène et son air pitoyable me font sourire mais personne n'a l'air d'avoir le cœur à rire.

En visitant le château arrière, mon guide m'explique qu'il achète des vannes qu'ils répare, repeint puis revend dans son magasin de Karachi. L'intérieur du château n'est qu'un amas de planches, de bureaux, de chaises démontés, de plinthes, de barres de fer et de fils électriques. Tout est récupéré, rien ne se perd. Sur une des passerelles supérieures, il m'explique que le navire fait 250 mètres de long et 38 000 tonnes, c'est un des plus gros du chantier, je suis bien tombé ! Il sera désossé en moins de 2 mois. En ce moment, c'est ramadan aussi les ouvriers travaillent de 6h du matin à 1h de l'après-midi, sinon, les équipes se relayent jour et nuit.

Pendant qu'il discute avec le contremaître, je retourne seul sur le pont parcouru sur toute sa longueur par d'innombrables tuyaux. Deux ouvriers, accroupis autour d'une vanne récalcitrante attaquent au burin les écrous, il n'est pas question de dévisser quoi que ce soit, les filetages pourraient être endommagés et la pièce perdrait de sa valeur.

Ils ne parlent pas un mot d'anglais mais j'arrive à plaisanter avec eux. Lorsque l'homme d'affaire me rattrape, il me demande sur un ton réprobateur pourquoi je cherche à discuter avec ces bougres, quel fumier ! Je contiens mon énervement et lui demande poliment mais fermement les raisons de sa question. Il esquive la réponse en m'invitant à le suivre plus loin ! Je continue à suivre le trou du c.. encore un bon moment en enregistrant sur mon dictaphone les informations qu'il me fournit.

Il est maintenant temps de redescendre sur la plage et c'est avec émotion que je me rapproche de la proue du pétrolier. Mister Harroun, mon guide passe le premier par l'étroit passage découpé dans le pont. Un homme d'une trentaine d'années, assis sur un tonneau, le dos appuyé contre le mur de la cabine avant, me dévisage. Son visage couvert de sueur et de mazout en dit long sur ses conditions de travail. Il se repose en fumant une cigarette certainement bien méritée. En y regardant de plus près, ses yeux sont clairs et sous la couche de mazout, je discerne un visage qui n'a rien de pakistanais. Il s'adresse à moi en anglais entre deux bouffées de cigarette.

  -        L'homme: Qu'est ce que tu fous ici ? Tu aimes ce que tu vois ? Tu aimes ces travailleurs ?

-        N: J'aime l'océan. (En montrant du doigt l'océan indien) Et j'aime les bateaux. Quand aux travailleurs, je les aime aussi mais que dire ?

-        L'homme: Je comprend, tu es intelligent et tu as compris aussi, n'est ce pas ?

-        N: Oui, j'ai compris.

Il se lève alors difficilement de son siège de fortune et me sert la main avec force et émotion. Ses yeux bleus apparaissent derrière les rides et l'épaisse couche de pétrole brut. Nous nous sommes compris sans nous parler. Ce type m'a fait passer un message et il sait qu'il est passé. Je n'oublierai pas cette rencontre, elle symbolise à elle seule tout l'univers de Gadani mélange de beauté, de démesure, de tristesse et de drames.

La descente est encore plus spectaculaire et dangereuse qu'à l'aller. Je cale ma respiration sur mon rythme de descente et me retrouve, tremblant sur le sable tassé de Gadani. L'énorme pièce qui vient de chuter gît, inerte sur l'avant tribord du supertanker. Les tonnes de tôles se sont enfoncées de plus d'un mètre dans l'épaisseur de la plage !

Mister Harroun me propose alors de nous ramener à Karachi en voiture. Marché conclu et le rendez-vous est fixé pour 15h au pied d'une des nombreuses bâtisses de chantier. Yves arrive à son tour et je lui fais part de la proposition de Harroun, nous avons 2 heures à tuer ! Nous traînons tranquillement le long de l'épave gigantesque du "Léonidas", il fait chaud et la mer n'attend que nous… L'océan est souillé par les fonds de cuve et le bain de pieds est notre seul plaisir ! En ce qui concerne la saleté, je suis servi, toutes mes affaires sont pleines de mazout…

 Dans sa voiture, mister Harroun nous explique qu'il achète les vannes 25 francs le kilo pour les revendre ou les exporter. Les nombreux camions que nous doublons sont tous chargés de 15 tonnes de plaques d'acier. En contre sens, c'est une file interminable de gros véhicules vides qui remontent vers Gadani. Arrivé à Karachi, l'homme nous invite à boire le thé dans son petit atelier qui s'ouvre sur la rue. Yves n'a pas le cœur à rester discuter, il souffre tout comme moi de la dispute que nous avons eu ce matin. Je le regarde partir, le cœur gros, quel idiot j'ai fait…

Après le thé et un nettoyage de mains très fastidieux dans le caniveau, je reprend place dans la voiture de mister Harroun. Nous sommes 5 à bord et il veut m'emmener voir le marché aux poissons de Karachi.

Le port de pêche est cerné d'une enceinte grillagée de 3 mètres de haut et sur la porte gardée se trouve un panneau "Défense de photographier" ! Le port de la marine nationale est juste à côté. Des centaines de bateaux pittoresques sont entassés les uns contre les autres sur les quais. Ils sont tous identiques, en bois peint de motifs chatoyants, ils déchargent le fruit de leur travail. D'énormes monticules de 1 mètre de haut sur 6 à 7 mètres de diamètre de crabes noires que des enfants trient, jonchent les grands halls du marché couvert. Plus loin, ce sont des tas de requins, de dorades coryphènes, de thons et de bonites que les acheteurs se disputent à coup de liasses de roupies. Quel dommage que je ne puisse immortaliser ces scènes, mais ce n'est pas grave, j'en prends plein les yeux et la mémoire. Mister Harroun finit par me déposer à la tombée de la nuit devant l'hôtel, vraiment cool !

Yves est sur son lit, la télévision est allumée et les chorégraphie indiennes des clips se succèdent inlassablement sur MTV Asia. Il écrit un article sur les tribus du nord Yémen.

  -        N: Excuse-moi, Yves pour ce matin. Je suis fatigué de ce voyage, les conditions n'ont pas été très cool jusque là. Pas un moment, nous n'avons pu boire un verre, écouter de la musique, nous détendre. En plus, il y a ce retour avancé pour la France qui me fout les boules.

-        Y: J'ai connu une fille dans le temps. Elle se mettait dans des colères noires sans prévenir et un quart d'heure après, c'était oublié, comme s'il n'y avait pas eu d'engueulade. Je n'ai jamais pu supporter cela. Je ne comprend pas comment on peut s'énerver ainsi et faire comme s'il ne s'était rien passé quelques minutes plus tard.

-        N: Je comprend ce que tu veux dire, excuse-moi. Je t'aime mon pote, si on se fait la gueule jusqu'à Paris, j'en serais malade. Accepte mes excuses.

-        Y: D'accord, pas de problème. Excuse-moi aussi pour ma réaction.

-        N: C'est cool, t'es mon pote. On sort en boite ?

-        Y: Okay.

-        N: L'ennuyeux, c'est que mon pantalon est plein de cambouis

-        Y: Il nous reste largement assez de fric pour que tu t'achètes des fringues au marché.

-        N: J'y fonce, à tout à l'heure.

  Il est 9h du soir et j'essaye 5 pantalons taillés comme des sacs  patates. De toute façon, il m'en faut un coûte que coûte alors va pour le sac à patates ! Les passants sourient en me voyant essayer les fringues derrière les comptoirs des petites échoppes. Une heure plus tard, je ramène à la piaule une chemise et un pantalon, si on peut appeler ça comme ça… Alors qu'Yves se lave dans la salle d'eau, le room service frappe à la porte.

-        Le R.S.: Vous êtes chrétien ?

-        N: Non.

-        Le R.S.: Je suis chrétien, vous êtes chrétien ?

-        N: Non

-        Le R.S.: Vous savez, il y a beaucoup de chrétiens à Karachi…

-        N: Oui, c'est ça, excusez-moi, je suis pressé, nous en reparlerons demain, d'accord ?

-        Le R.S.: D'accord, bonsoir soir.

  C'est dingue ce pays, voilà un chrétien qui voulait me parler, je ne me ferai jamais à ce type de discours…

On saute dans un taxi, direction les grands hôtels de Karachi… Rasés de près et habillés comme des princes (ou plutôt comme John Travolta dans "Saturday night fever"), nous écumons les hôtels un à un. Scoop: Il n'y a aucune boite de nuit à Karachi !!! Retour à la chambre deux heures plus tard, après avoir manger au "Pizza Hut", Bonjour la soirée !

 

Jeudi 7 Janvier 2000 

  Enfin une journée de "touriste" !!! Quand je dis "touriste", c'est pour ce qui concerne le nombre de magasins d'artisanat que nous avons visités, sûrement pas la façon dont nous avons négocié ! Inutile d'en dire plus sur les odieux aller-retours et la gamme complète de coups tordus que nous sommes capable de mettre en jeux lorsqu'il s'agit d'effectuer des transactions… Yves est bien plus fort que moi dans ce domaine et s'il y a une chose que je ne lui demande pas de retour dans la chambre, c'est combien il a acheté ce couteau ou cette statuette !!! C'est vrai que, concernant les couteaux, ça m'irrite mais concernant le volumineux jeux d'échecs en onyx, c'est une autre histoire… Qu'est ce qu'il va faire d'un truc pareil ???

Bref, c'est avec 10 kg de plus dans nos bagages que nous rejoignons l'aéroport, la porte de sortie…

Difficile d'écrire une conclusion… Un voyage enrichissant, beaucoup de leçons et de gifles, non seulement en ce qui concerne les traditionnelles idées reçues mais également en ce qui me concerne !

Je commence à être un peu fatigué par ce type de voyage sac au dos, et puis il y a eu cette dispute entre mon pote et moi… Serait-ce les prémisses du vieillissement ? Certains disent que plus on vieillit, plus on devient tolérant, j'ai l'impression que j'éprouve le contraire !

Je pense plutôt que plus on vieillit et plus on trouve les réponses en soi.

Se vider l'esprit et faire ce fameux pas de recul pour ouvrir les yeux nécessitent de moins en moins une mise en situation difficile.

Mais la lutte est rude et garder sa lucidité demande des efforts permanents, le voyage ne me serait-il plus indispensable ? Peut-être… Ou alors, j'ai à nouveau les yeux recouverts de cette bonne couche de civilisation technologique et c'est fort possible… 

 

FIN.