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  ILES CANARIES  - SENEGAL 

 

10/11/08

Le réveil sonne à 7 heures, il est temps de partir, le vent n’est pas violent, la manœuvre sera facile.

Les gars du port courent sur les pontons pour faire payer les candidats au départ mais trop tard, Dugong et Badinguet sont largués et la capitainerie peut bien aller se faire cuire un œuf ! Ils notent nos noms et en s’en fout royalement…

En quittant le port peu accueillant de « La Restinga », j’aperçois une très grande barque rouge et blanche avec de nombreuses silhouettes à bord. Malgré le soleil rasant et la distance, il ne me faut pas longtemps pour comprendre et je me rapproche… 

Il y a peut être 80 Africains, serrés les uns contre les autres, il n’y pas beaucoup de femmes. Je reste à une trentaine de mètres de l’embarcation, médusé… Leur bateau doit mesurer à peu près 20 mètres, il est propulsé par un moteur inbord et il y un autre moteur hors-bord de 25 ch. de secours à la poupe. Beaucoup ont des cirés de fortune, ils sont debout mais on en devine d'autres assis ou couchés à leurs pieds. Comment font-ils pour remonter les alizés chargés jusqu’à la gueule ??? Nous leur faisons de grands signes et je les applaudis de bon cœur. Ils sont  nombreux à  nous répondre par des signes de victoire ou de bonjour, les autres restent prostrés, certainement extenués par la traversée. Ils sont tellement nombreux qu’ils ont du dormir les uns sur les autres ou à tour de rôle, je ne sais pas… Je signale leur présence à "Dugong" qui sort du port puis sur le « 16 » aux autorités.

La longue barque Africaine avance lentement pour se cacher derrière une haute falaise noire qui tombe à pic dans la mer, j’indique à nouveau leur position au bateau de secours Canarien qui les cherche.

Quelques minutes plus tard, Xavier m’appelle sur le « 72 » pour me dire qu’ils ont été pris en remorque vers le port, ils sont arrivés, ils ont réussi…  Combien chavirent, disparaissent dans ces mers dures ??? Un policier m’a expliqué que l’an dernier, ils en ont récupéré 300, c’est d’ailleurs grâce à ces refugiés qu’il parle le Français… Ils les repartissent dans des camps de rétention aux Canaries puis font des recherches pour retrouver leurs origines, Sierra Leone, Mali, Sénégal, etc. Souvent, leur pays refuse de les récupérer et ils évitent le rapatriement sauvage… Nous savons par quoi ils sont passés en mer… De telles épreuves méritent le respect, je leur souhaite de trouver ce qu’ils cherchent, mais surtout, je leur souhaite de garder ce courage et cette force pour devenir Européen et ne pas finir pas squatter la rue de la bourse dans des tentes.

La mer est formée et très vite nous distançons "Dugong". Il y a 18 nœuds de vent d’Est, Badinguet navigue plein Sud à 8 nœuds. Très vite, El Hierro et le voilier de Xavier et Sophie disparaissent dans une brume jaunâtre.

Nous avançons beaucoup plus rapidement que prévu et nous nous éloignons vite du coup de vent prévu Jeudi entre Canaries et Cap Vert. Je pêche deux carangues, YEAHHHHH !

Le vent tombe un peu dans la soirée et la mer se calme juste le temps de préparer au four les 2 poissons, Un délice…

La nuit s’organise comme suit :

Je commence la veille jusqu'a 23h, Pascale fait 23h-1h, moi 1h-3h, Pascale 3h-5h, moi 5h-7h et ainsi de suite jusqu'à ce qu'on récupère (ça dure une partie de la journée).

Vers 22h, un groupe de dauphins est venu jouer autour de Badinguet sous une lune presque pleine. Ils sont restés très longtemps cette fois. La nuit se déroule comme le jour avec un vent de 15 nœuds, bien établi, à l’Est ou au Nord-est. La mer reste agitée mais vivable. Les voilà les conditions que nous attendons depuis longtemps, les Alizés sont juste un peu frisquets sinon, faire un même bord plusieurs jours de suite, c’est le pied !

 

11/11/08

Je suis explosé de fatigue, j’ai mal dormi pendant les heures de repos car le voilier avançait entre 8 et 9 nœuds et ça a généré une espèce de crise d’angoisse qui m’a pourri la nuit… Pascale a fait ses quarts très sereinement… Pour elle, c’est l’inverse, plus le bateau va vite, plus elle est contente… Et il lui faut 3 secondes pour s’endormir comme un bébé !!!

J’avale un autre roman policier dans la journée et le vent tombe un peu, 3 heures de moteur plus tard, ça repart en tournant lentement vers le Nord-est, comme prévu sur les fichiers météo.

 Dans l’après midi, entre deux meurtres sordides de mon roman, la ligne de traine part de façon très spectaculaire, en quelques secondes, il n’y a plus de fil sur le moulinet. Je me jette sur la canne, ça a lâché… Mais non, la canne se plie en deux et arrache le porte-canne mais je tiens bon, la ligne cède et je me retrouve avec  un  solide émerillon complètement ouvert en deux… Ca alors… Pas de regret, de toutes façons, je n’aurais jamais pu remonter ce mammouth, peut être un gros thon ou un espadon...… Un bas de ligne de perdu, 10 de retrouvés et je réinstalle la traine avec espoir puis replonge dans ma lugubre enquête policière… En fin d’après-midi, Pascale m’aide à tangonner le genaker et la nuit tombe vers 18h30. Je n’aime pas laisser une voile de cette taille dans l’obscurité mais le vent est si bien établi que je passe une excellente nuit à 8,5 nœuds de moyenne.

Au beau milieu de la nuit, au beau milieu des vagues et du vent, Pascale et moi nous souhaitons un bon anniversaire de mariage…

 

12/11/08

Il est 6H15 lorsque le Genaker atterri dans l’eau après un claquement sec qui secoue Badinguet. Il y a plus de 90 M² de voile qui trainent à la surface. Je crie pour réveiller Pascale, je ne sais pas encore si la voile s’est déchirée où s’il s’agit d’autre chose… A moitié endormie, Pascale lâche doucement l’écoute de genaker pendant que je le tire de toutes mes forces hors de l’eau. C’est la drisse qui a cédé, j’aurai dû contrôler tout ça plus tôt ! Ca y est, la voile est sur le pont, il y en a partout et nous nous couchons dessus pour éviter qu’elle ne s’envole et retourne se baigner… J’arrive à l’enfiler rapidement dans un des coffres de l’avant. Nous retournons dans le cockpit en nage pour renvoyer le génois…   Pourvu qu’on n’ait pas trop de vent arrière… Le soleil est haut dans le ciel lorsque la ligne de traine repart, on se précipite, on enroule les voiles et un thon rouge atterri à bord , je lui souhaite la bienvenue en coupant son artère principale, on a de quoi manger pour 4 jours.  Les dauphins reviennent faire des bonds autour du voilier, Pascale est à l’avant à agiter les bras et à crier pour les inciter à sauter (ça ne marche pas du tout !)

Puis le vent tombe et c’est au moteur que nous dégustons un filet de thon rouge aux petits légumes… Pascale est partie se coucher, Je me suis habillé chaudement, il est 20h10, le moteur ronronne à 2000 Tours/min, on dépense du gasoil…

En fait, chaque nuit, nous passons notre temps à nous déshabiller puis à nous rhabiller… Des sous vêtements chauds, un pull, une fourrure polaire, un bas de survêtement et le tout recouvert par une combinaison de quart plus un bonnet pour éviter les coups de lune… 

Il fait frais mais chaque jour, le fond de l’air se réchauffe… Il faut dire que durant cette navigation nous allons franchir 13 degrés de latitude soit 13 parallèles… Il n’en reste plus que 14 avant l’équateur… On est vraiment sur une planète ronde quand on est en bateau…

Nous nous sommes très éloignés de la côte de Mauritanie pour éviter de mauvaises rencontres (les Somaliens pourraient donner des idées...) Le radar est en veille avec une zone de 8 milles de 360° autour de nous... Quiconque pénètre dans cette zone déclenche une alarme. Dans ces eaux, inutile de se retrouver nez à nez avec des pirates ou de percuter une barque d’émigrés sans loupiotte !

En fait, c’est à double tranchant car le radar permet aussi de voir des échos qu’on ne verrait pas à l’œil nu et du coup on s’inquiète de cibles qui sont vraiment très loin de nous et dont on aurait jamais supposé la présence sans cette machine… Je sais aussi qu’un radar qui tourne est très facile à détecter avec de petits instruments vendus pas chers… Aller, on arrête de se faire des films, je laisse le radar toute la nuit, d’ailleurs Pascale l’adore, c’est son nouveau copain de bord !!!

Les dauphins restent plus de 2 heures à nager sous l’étrave de Badinguet, la lune semble pleine. Ca va bientôt être le tour de Pascale…

 

13/11/08

Le vent ne s’est pas levé de la nuit et le gasoil brule à raison de 4,5 litres à l’heure. Nous avions fait le plein de 600 litres à Agadir et nous avons très peu consommé depuis…

Je me lève "à l'insu de mon plein gré" vers 7h20, et Pascale ne m’a pas réveillé. Inquiet et à poil, je sors la tête dehors et découvre ma femme en veste de quart et ses lunettes sur le nez,  endormie, la tête en arrière et la bouche grande ouverte, je suis sûr qu’elle ronfle !!! Bonjour la vigilance ! Je la réveille doucement et l’envoie au lit, il y a un chalutier tout proche et je veux surveiller ça de prêt.

Pascale se lève vers 10 heures, reposée, je suis en pleine discussion avec des équipages Français sur le canal 72. Je suis tombé par hasard sur leur conversation et me suis immiscé dedans ! Michel et Roselyne vont vers Dakar sous la bannière « Voiles sans frontière ». Ils connaissent bien "Dugong", nous sommes en terrain connu ! Ils sont accompagné par un autre voilier au doux nom de "OCUS POCUS" skippé par Eric, Martine et leur fille de 14 ans Manon. On boira l’apéro ensemble au Sénégal ! Ils me demandent si j’émets en AIS car il s’est fait doublé cette nuit par un autre voilier.. Je lui réponds que non et je constate que mon AIS ne doit pas fonctionner, j’aurai dû le voir à l’écran, Il faudra que je regarde ça de plus prêt et de jour !

Le ciel est voilé mais une chaleur lourde nous écrase comme une chape de plomb. Il doit faire 30°, nous sommes dégoulinants et de gros dauphins arrivent sur bâbord… 2, puis 5 puis 10 puis c’est une explosion de nageoires dorsales, il y en a partout. De gros globicéphales circulent lentement au milieu de dizaines de dauphins, ca souffle, ça couine et ça saute tout autour du bateau. Les globicéphales finissent par sonder et de nombreux dauphins restent jouer à quelques mètres de Pascale. Ils sont si proches pour faire leurs acrobaties que je lui conseille de s’accroupir. Ils nous éclaboussent copieusement. Les plus gros sont les plus téméraires et leurs sauts qui se terminent par des plats-dos spectaculaires envoient des gerbes d’eau devant l’étrave de Badinguet… Quel spectacle, un vrai « marineland » à domicile. !

 

Alors que je viens à peine de réparer le porte-canne, je branche mon fer pour ressouder l’âme du coaxial de l’antenne AIS… Je me prépare pour l’intervention délicate et j’entends la ligne démarrer plein pot ! Vite, on viree à 90° et on ralentit… La canne est bloquée entre mes jambes et je suis bien callé à l’arrière du bateau. Le poisson est sportif et je le travaille prudemment. Plusieurs fois, il reprend 20 mètres de fils mais je ne lui laisse pas de répit et 9 kilos de thon rouge viennent rejoindre son petit frère d’hier ! 

Ce coup ci, on met en marche le congélateur ! Les dauphins reviennent, Pascale est à l’avant, elle les entend communiquer entre eux, ils couinent comme flipper !

Après la soudure, je découvre avec stupéfaction que l’AIS ressuscité révèle la présence d’une bonne trentaine de cargos autour de nous… Je ne sais plus quel est le gros nigaud qui m’a dit que l’AIS ne servait à rien en dehors de l’Europe… En tous cas, avec le retour de l’AIS et le radar en veille, ça devrait aller côté sécurité !

L’AIS permet de visualiser sur mon écran de PC la présence (sous forme de petits triangles verts) des bâtiments transportant des passagers et des marchandises. Ils ont obligation d’émettre leur position, cap, vitesse, destination, etc.

Depuis peu, les plaisanciers peuvent s’équiper d’un système qui reçoit ces informations. Le logiciel calcule les données en temps réel et signale tout risque de collision avec une très grande précision.

 

Il est 20h, nous venons de manger des pâtes, ras le bol du thon ! Puis Pascale va se coucher la première. Comme chaque soir, la lune se lève et les dauphins arrivent. Mais cette fois ci c’est différent car la lune a du mal à percer les nuages et je m’installe à l’avant du voilier, dans le noir. Les dauphins activent le plancton et leur silhouette s’illumine de vert et de jaune alors qu’ils jouent de plus belle…

Ah Isa ! Ah Maël ! Ah Martine ! Si vous étiez là… Et bien si vous étiez là, Maël se précipiterait à l’avant suivi de près par Isa. Ma sœur lui expliquerait pourquoi le plancton illumine autant les éléments en mouvement dans l’eau, pourquoi il y a une telle concentration de chlorophylle ici, comment se reproduisent les planctons males et femelles sous la pleine lune devant une bière et j’en passe… Maël écouterait sans écouter, profitant du spectacle et Martine ne perdrait pas une miette de l’exposé en posant tout un tas de questions. A l’instant où j’écris, un papillon de nuit vient de se poser sur l’écran de l’ordinateur et je fais tout pour ne pas le déranger… je reprendrai plus tard mes élucubrations…

Voilà je l’ai raccompagné dehors.

Un autre squatteur a voyagé sans payer, nous l’avons surnommé « POUIC », un curieux rouge-gorge perdu très au large est venu se reposer sur Badinguet quelques heures. Je lui ai donné du pain, résultat, le pont est plein de miettes qu’il n’a pas daigné picorer… 

Nous n’avons pas eu un souffle d’air aujourd’hui, le vent devrait revenir cette nuit d’après les « grib »… Nous verrons…

 

SENEGAL - DAKAR 

 

14/01/08

J’ai nettement moins dormi que les nuits précédentes car de nombreux cargos et voiliers ont parasités le radar… Et puis avec l’AIS qui prévoit 2 heures à l’avance les risques de collision, ça n’incite pas au sommeil !!! Pour compléter le tableau, j’ai attaqué un autre roman (L’Evangile selon Satan) et je sursaute à chaque bruit et chaque vague… J’ai l’impression que le diable est là, tout proche !!!

Il n’y a toujours pas de vent et Badinguet poursuit son chemin au moteur… Vers 9 heures, comme chaque jour, j’envoie par Téléphone IRIDIUM notre position, cap, vitesse et conditions de Navigation aux POITOU, aux de RUI et à Maël…

La journée se passe à lire et à guetter les risées faiblardes qui ne suffisent pas à propulser Badinguet.

Les voiles pendouillent ou claquent dés qu’on les envoie… Pas de pêche aujourd’hui, on a ce qu’il faut. Vers 18h, alors que le soleil s’enfonce dans la mer et que les poissons volants s’envolent sur plusieurs dizaines de mètres, nous apercevons la presqu’ile du cap vert qui abrite la capitale sénégalaise.

La première chose qu’on voit en découvrant cette terre, c’est une énorme épave rouillée qui déborde le phare… Le vent reprend et au près, à 9 nœuds, nous descendons la côte jusqu'à l’anse BERNARD où nous mouillons dans le noir au milieu de nombreux autres voiliers de voyage.

Le trajet de 4 jours et demi s’est effectué à la moyenne de 7,4 nœuds, Bravo Badinguet, mais on y a laissé un demi-réservoir de Fuel ! On s’envoie 2 ti’ punch pour moi et du rouge pour Pascale, on est ravi d’être en Afrique noire. Il va falloir se préoccuper de la prophylaxie du Paludisme dés demain matin… Je me suis déjà fait canibaliser par un moustique en arrivant …

 

15/11/08

Le jour est levé lorsque j’émerge, il est 7h30. Je secoue Pascale, y a pas de raison de la laisser dormir, l’Afrique est là, juste dehors…

A priori, nous sommes au beau milieu d’une flopée de bateaux qui ont tous le même pavillon bleu avec un logo qui me rappelle celui du rallye des iles du soleil ! Je gonfle l’annexe pour aller discuter avec nos voisins les plus proches… J’avais raison, ces 30 équipages ont payé 8000 € pour remonter le fleuve Amazone…

Les occupants d’un "allure 40" m’expliquent que je n’ai pas le droit de rester à ce mouillage car nous sommes devant la résidence présidentielle, je lui réponds que je m’en fiche et que moi, aussi, je peux mettre un drap housse bleu comme pavillon ! II semble qu’il n’ait pas apprécié ma blague, enfin, vu le prix qu’ils payent, je les comprends un peu…

Je quitte le mouillage du troupeau de moutons et rejoints le Cercle de voile de Dakar, le fameux CVD en rasant un cargo recouvert de conteneurs…

Un petit bateau jaune, mi-barque, mi-méhari, nous fait signe d’attendre le départ d’un voilier, pour prendre son corps mort, génial !

Il y a des mâts enfoncés dans l’eau sombre et boueuse jusqu’aux barres de flèches, charmantes ces épaves… Ca y est, nous sommes solidement amarrés à un corps mort au milieu d’une cinquantaine d’autres voiliers pour la plupart Français.

Nos voisins, qui sont là depuis 1 an, nous communiquent toutes les astuces de l’arrivée, les formalités, où trouver une drisse, des fruits, changer des euros en francs CFA, etc.

Nous débarquons avec Moussa et son taxi jaune. C’est absolument extraordinaire. Là on se sent très loin de l’Europe…

Pascale et moi prenons une gifle énorme, le dépaysement est brutal et magique à la fois. Des chevaux qui tirent des carrioles, des femmes multicolores en boubou portant sur la tête ce que beaucoup de blancs auraient du mal à porter tout court. Des odeurs, des regards sincères et sympathiques, des sourires éclatants, des démarches lentes et chaloupées, Nous sommes en Afrique, c’est sûr…

Des faucons tournent au dessus de la dépouille d’un chat mort, la panse gonflée par l’eau de mer. Nous contournons le petit cadavre pour gagner le CVD et découvrir à quel point l’organisation est bien rôdée. Les formalités sont rapidement remplies sauf la douane qui n’ouvre que lundi, puis nous buvons un coup au bar du club en discutant avec nos familles via Skype et une connexion WI-FI haut débit.

Je ramène le genaker et Aliou la rince et la nettoie pour 5000 francs CFA (7 €), je commande de la drisse puis nous partons en vadrouille voir le marché aux poissons que nous avons aperçu en arrivant ce matin.

En prenant la main de Pascale, je me souviens des balades avec Maël sur ces plages Sénégalaises souillées par les déchets où chiens, chats, buses et mouettes se battent pour récupérer un peu de nourriture au milieu des femmes qui crient et des hommes qui rient ou qui dorment… De ces odeurs puissantes de poisson qui sèche ou qui pourrit sous le soleil… De ces regards qui dévisagent, de ces enfants qui chahutent ou qui jouent alors que les muezzins entament la prière.

 

  

De retour au club, nous nous inscrivons pour le couscous et la fête du samedi soir. Un bateau tourne autour de Badinguet, je sors et fais la connaissance de Michel et Roselyne. Ils viennent d’arriver, Eric et Martine les suivent à quelques heures… Curieuse rencontre que la notre, par VHF, sans se voir et quel plaisir de mettre un visage sur une voix. Nous leur donnons à notre tour les conseils d’usage.

Il fait 32°, une petite brise d’Est nous rafraichi, il y des fruits frais plein Badinguet. Nous sommes bien, heureux, profondément imprégnés de l’esprit du voyageur, de l’esprit sain (et non pas du saint esprit !), l’Afrique a ce pouvoir…

"Dugong" n’est pas encore arrivé, sans doute demain. Le groupe électrogène récupère les ampères consommés par le congélateur, le frigo, les loupiottes, les pompes et les ordinateurs… Il n’y a pas de moustique, il parait que ce n’est pas la saison…

Nous nous faisons belles pour ce soir, je ne suis pas arrivé à joindre Maël, il me manque. Je pense à Mamie, à tante Marthe qui intègre à 99 ans une maison de retraite. Je pense à Mon père, à Françoise, à Martine qui aurait des yeux comme des soucoupes, à Arnaud au coin du feu, devant un bon repas. Je pense à Junior et Lolo, Cath, Isa. C’est dans ces moments là que le mot « partager » prend un sens.

Mais je sais aussi que ces émotions sont très liées à notre parcours, notre itinéraire. Ces 5 jours de voyages ont servis de starter, de décanteur. L’arc s’est tendu un peu plus chaque jour et chaque nuit de veille et la flèche est partie très loin en touchant cette terre rouge épicée et mystérieuse.

« Mama Lessive » a gardé le linge de Pascale, elle le lavera lundi… « Mama couture » veut nous coudre des drapeaux, et « Mama nougat » veut à tout prix qu’on mange de ses…. Nougats… Tout est simple ici !

La nuit commence par des punchs servis à tous les équipages, les histoires de mer et de marins se perdent dans les vapeurs d’alcool et la musique créole. Le couscous nous est apporté sur de longues tables conviviales et en fin de repas, nous dansons tous sur des musiques entrainantes encadrés par de jeunes beautés noires en habit traditionnel

Pascale et moi regagnons notre Badinguet entassé dans le bateau taxi de Moussa… La nuit est douce…

 

16/11/08

La journée se passe toute seule, comme si elle n’existait pas… Sans marquer les esprits mais agréable et fuyante, on discute avec les copains, on boit des sodas glacés à l’hombre des grands arbres du club, on bricole à bord… Ma drisse est commandée, "Dugong" arrive enfin sous une chaleur accablante, l’eau du mouillage est nauséabonde et trouble…

Nous passons la soirée à manger du poisson et du poulet Yassa au club de voile avec nos amis.

 

17 et 18/11/08

Visite de Dakar, de l’ile de Gorée, des marchés…

A chaque fois, nous prenons un taxi aussi défoncé que la route mais les chauffeurs sont fabuleux malgré les embouteillages et les accidents…

Que dire de Dakar au bout de 5 jours ???

Une grande ville terriblement sale, des routes recouvertes de sables ou creusées de trous profonds, Rien ne semble entretenu depuis des années… La population est agréable en général mais inquiétante le soir venu, une puanteur constante… Le centre moderne semble en état de siège, les quartiers délabrés et insalubres grignotent chaque années un peu de territoire dans la poussière et la pollution… Comme si, inexorablement, la pauvreté allait l’emporter…. 

J’ai eu beaucoup de mal à retrouver le "Dakar" d’il y a 4 ans, tout est plus sale, plus pauvre et plus dangereux qu’à l’époque… L’évolution ne va pas dans le bon sens et notre société en est responsable en partie… Bon, aller, on ne va pas pleurer, on fait le tour du monde….

Moussa est venu prendre le moteur hors-bord qui ne veut plus démarrer. J’ai acheté des appâts sur le marché aux poissons, Farah, l’homme à tout faire de la rue du CVD m’y a emmené de nuit sur son scooter… Tout est au congélateur pour la pêche de demain…

Pascale à récupéré son linge, moi, ma drisse et après avoir descendu une bière « Flag » avec Eric et martine, je commande 380 litres de gasoil à Farah !

Nous sommes à bord, il est 20h, Pascale rouspète parce que sa pâte à tarte est dans le même état que les routes sénégalaises et je pianote sut l’ordi en buvant un verre de rouge du Haut Médoc…

 

19/11/08

Le départ pour la pêche est retardé car les Xavier et Sophie prennent leur temps pour petit-déjeuner sur leur "Dugong"… Droit vers le large, La carte ne nous sert pas à grand-chose, le fond passe de 20 à 30 Puis 40 mètres et ainsi de suite jusqu’aux abysses qui longent l’Afrique à 20 milles. La seule indication fiable que nous ayons est la présence de nombreuses pirogues groupées ça et là… pourquoi là, that is the question ????

- Aller ! On fait une dérive entre les embarcations multicolores des locaux et on dandine…. 

des poissons-soleil agonisent dans un seau sous un soleil de plomb . Les  mérous trop petits et quelques poissons dont on ne voudrait pas dans sa baignoire sont remis à l’eau après une petite photo souvenir ! Un rémora tourne sous le bateau, 2 mètres sous la surface, il arrache des petits morceaux d’appât sans se piquer jusqu’au moment où il devient trop glouton… Une fois ferré, il se débat comme un beau diable, sa ventouse sur la tête semble tout droit sortie d’un épisode de star trek…

A peine le greemlins remis à l’eau qu’il disparait dans les profondeurs… Nous finissons  la journée au large en nettoyant à l’eau salée la crasse qui s’est accumulée sur Badinguet, impressionnant !

Le soir Barbecue de balcon sur "Dugong" avec au menu, les poissons-soleil et du filet de thon…

 

20/11/08

25 nœuds de vent secouent le mouillage, Farah et 3 acolytes amènent à bord 380 litres de gasoil dans des bidons… Certains fuient tellement que j’ai l’impression de trimbaler des arrosoirs jusqu’au cockpit.

Alors que Pascale est partie avec Sophie faire des courses, le clapot et le vent se mettent d’accord pour me compliquer la tâche… Les bidons se renversent, j’en ai partout, je suis couvert d’un gasoil visqueux, épais et plein de d’impuretés. Je peste tout haut et jure tout bas que je ne suis pas prêt de réutiliser des bidons qui ne m’appartiennent pas.

J’ai installé deux système de filtrage pour limiter les dégâts (un filtre à café et une passoire) mais je ne réussi qu’à en verser un peu plus à côté. Les filtres sont à nettoyer à chaque bidon tellement il y a de dépôt… Pourvu que le moteur de Badinguet encaisse bien le coup….

Deux voiliers rompent les amarres de leur corps mort et partent à la derive vers la grande plage. Elage, le pilote du taxi choisit de prendre en remorque le voilier canadien, l’autre voilier français termine sur les hauts-fonds, échoué…  

3 heures de bidonnage, 1 heures de nettoyage, l’enfer !!!

Moussa a réparé le moteur hors-bord, il faudra que je commande un nouveau carburateur aux Antilles car le notre a été trop démonté et abimé par les anciens propriétaires…

Pascale revient avec les courses , je remonte les lignes de pêche puis fais l’inventaire des produits et matériels contenus dans la soute pendant que Pascale va surfer sur le net, tout est prêt pour la vidange-moteur de demain…

Nous dinons au CVD en compagnie de "Dugong", poulet Yassa et couscous poulet…. L’élément principal de ces plats est, bien évidemment le fameux « Poulet-bicyclette », très connu en Afrique pour ses démarrages en côte…

Voilà, encore une nuit devant nous, j’ai mouillé l'ancre avec 15 mètres de chaine en tas… Au cas où… Pas envie d’aller voir la plage de nuit…

 

21/11/08

Nous avons décidé d’oublier le « Siné saloum ». Ce fleuve dont l’embouchure se situe à quelques 65 milles au Sud de Dakar nous parait trop éloigné et trop risqué pour nos 2m05 de tirant d’eau… Nous partirons plus tôt pour les iles du Cap vert, c’est plus simple et comme dans la vie, on ne peut jamais tout faire, notre choix est fait.

Nous croisons à peine Sophie et Xavier qui partent remettre leurs colis humanitaires dans le Nord du pays. Nous sommes contents de ne pas avoir d’engagement de la sorte car le stress de nos amis nous effraie par moment… Nous les retrouverons peut être en mer et surement à Paris, l’été prochain.  

Nous partons en taxi pour la Police du port et des frontières faire tamponner nos passeports pour la sortie du territoire Sénégalais. Contrairement à notre arrivée, le planton ne nous demande pas de bakchich, peut être parce que vendredi est un jour de prière…

En règle avec le pays, nous retrouvons notre chauffeur que nous réquisitionnons pour toute l’après-midi, direction, la forêt de baobabs…  Les kilomètres défilent lentement autant à cause de l’état de la chaussée que du trafic intense et dangereux. Les charrettes à cheval se faufilent entre les camions Maliens qui attendent plusieurs jours l’autorisation de pénétrer dans la presqu’ile pour joindre le port et ses marchandises convoitées.

Et toujours ce même spectacle qui finit par nous mettre mal à l’aise… Des milliers de petits vendeurs sont assis ou allongés sur le bas côté, des pièces détachées de vieilles bagnole en ruines, des ballots de feuilles d’arachide, des fruits, des bidons et des bassines chinoises, des fausses montres Rolex, des planches, des parcs à cochons, à vaches, des brebis attachées ça et là aux panneaux routiers miraculeusement encore debout. Il y a aussi ces milliers de moutons qui attendent un égorgement dans les règles pour la fête de l’aïd el kebir (Tabaski en sénégalais). Certaines échoppes n’auraient pas leur place dans les bidonvilles de Calcutta et pourtant, il y a ces sourires, ces plaisanteries, cette bonne humeur recouverte de poussière et de fumée.

 

Un cadavre de vache gonflé par le soleil déborde sur la route, triste sentinelle qui marque la fin de la zone civilisée… il a fallu faire 40 km depuis Dakar pour quitter ce capharnaüm pestilentiel. Deux heures pour sortir la tête de cette poubelle géante, ne dit on pas que l’Afrique est la poubelle de l’Europe ? Tout ce dont on ne veut plus termine ici !

Je pense fort à ma petite sœur Isabelle, qui se bat pour une planète plus propre… L’Afrique de l’Ouest, sœurette n’a jamais été aussi sale qu’aujourd’hui… Nous avons vu des milliers de sacs, de détritus en tous genres, flotter le long des côtes de ce beau continent… Et tout ça va peut être retourner sur les côtes françaises, à Marseille… Tu imagines le tableau : On refourgue à l’Afrique ce qu’on ne veut plus ou qu’on a cassé… L’Afrique récupère une partie et balance le reste à l’eau… Et les courants vous ramènent ça chez nous… Avec marqué dessus « Retour à l’envoyeur ! »

Le chauffeur m’explique que la crise alimentaire mondiale conjuguée à l’exode rurale a récemment aggravé ce phénomène, les pauvres deviennent plus pauvres et s’agglutinent à la périphérie des citées… Les conflits en Côte d’Ivoire et au Congo détournent les camions et l’aide humanitaire par Dakar, la richesse est concentrée sur une toute petite partie du pays, au bout d’une presqu’ile assiégée…

La terre rouge, des étendues immenses de savane et les baobabs tant attendus nous redonnent goût au pays

Les petits villages que nous traversons me rappellent ces gens merveilleux qui nous ont invités un jour, Maël et moi à manger un couscous et à faire la fête, sans contrepartie. Si, il y avait une contrepartie, ils voulaient juste marier mon fils de 14 ans à l’époque avec toutes les plus belles filles du village !

Mais l’heure tourne et Pascale a commandé des produits frais à « Mama Légumes » pour 18 heures. Le taxi fait demi-tour et en arrivant devant le cadavre de la vache, c’est comme s’il fallait qu’on prenne une grosse inspiration, une dernière bouffée d’air frais avant de se mettre en apnée jusqu’au CVD.

Le soir, nous invitons Eric, Martine et leur Manon (Bateau Hocus Pocus), Michel et Roselyne (bateau Tarzh an deiz) on prononce très vite "Tarzan et jane" en breton ! et Gérard, un autre navigateur. Nous sommes huit à passer la soirée à bord de Badinguet qui ne s’en plaint pas du tout ! Des ti’ punch, du thon à la mozzarella, de la salade de fruits, des digestifs et un cocktail extraordinaire d’histoires drôles et moins drôles, de sketchs, de rires, de verres qui se vident, d’amitié sincère et de chaleur humaine. Nous passons une merveilleuse soirée. Je raccompagne nos convives en annexe pendant que Pascale attaque la pile de vaisselle par la face Nord.

 

 

22/11/08

Dés le matin, je récupère les fichiers météo et surprise….

- Nicolas : Chérie !

- Pascale : Ouiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii ?

- Nicolas : On part aujourd’hui, il y a un coup de vent pendant 4 jours, donc, soit on part à midi, soit on est bloqué là 4 jours…

- Pascale : Tu as vu comme le bateau est sale, même la coque est pleine de crottes,  On se barre !

Après avoir avalé un poulet « Yassa » de Mama AÏDA, on embrasse nos amis en toute hâte et retour sur Badinguet. Nous quittons une capitale délabrées et sale mais nous quittons aussi, Moussa, Farah, toutes ces Mamas et nos amis navigateurs. Que de gens merveilleux, que de bons moments passés, que de clins d’œil complices… 

Badinguet contourne la presqu’ile puis aligne son cap et sort sa parure de voiles, il y a 9 nœuds au speedo…

La mer est formée, on peut dire « Agitée à forte » on pourrait aussi dire « casse pieds à chiante » ! Nous roulons dans une houle du Nord-est qui nous prend par le travers… Pascale est barbouillée, ça va encore être une navigation à oublier… Puis les dauphins arrivent par dizaines, ils accompagnent un grand nombre de globicéphales. A un moment, je dis à Pascale de se tenir fermement car l’aileron dorsal d’un très gros spécimen disparait sous la proue et… Non, pas de choc, il a du avoir chaud aux nageoires celui là, et vue sa taille, nous aussi !!!

Les poissons volants giclent par centaines de chaque côté du voilier qui taille la route au près sous 20 nœuds de vent du Nord. Les plus sportifs arrivent à voler sur 40 mètres et comme tous les autres finissent par se manger une vague de face… Leur amerrissage et très souvent brutal et comique, certains rebondissent avant de terminer au bouillon.

La nuit nous enveloppe vers 18 heures, elle est noire comme de l’encre. Encore quelques cargos qui longent l‘Afrique puis tout sera plus paisible.

Les quarts se succèdent et j’ai beaucoup de mal à résister au sommeil, je pense que le coup de soleil que j’ai attrapé bêtement tout à l’heure y est pour quelque chose. Le vent ne faiblit pas et Badinguet trace un sillage fluorescent dans d’épaisses plaques de plancton agglutiné (un peu comme Superman quand il a bouffé trop de Kryptonite)

Les mâts de Badinguet déchirent une voute céleste étourdissante. Il y a tant d’étoiles dans notre ciel, tant de plancton dans notre mer, tant de scintillements autour de notre voilier…

 

23/11/08

Le temps est couvert, il fait frais, le vent tombe un peu et la mer reste formée. A force de lire dans les guides qu’il y a de gros problèmes d’eau douce au Cap vert, je mets en route le déssalinisateur pour la nuit… J’avale un Mary Higgins Clark insipide et Pascale décortique « le Prince des Marais ». Le mal de mer bat en retraite et la voilà qui se lance dans une quiche lorraine !!! Une demi-heure plus tard, elle ressort en larmes de la cabine..

- Pascale : tout est tombé dans le placard !!!

- Nicolas : Avec cette houle, t’aurais du faire des pâtes !!! Quelle idée de faire un truc compliqué avec cette mer !

- Pascale : Oui, mais je voulais te faire plaisir…

- Nicolas : Tu veux me faire plaisir, fais des pâtes !

- Pascale qui ressort, une mandarine à la main : Non, non, il reste quand même un peu de quiche ! (En jetant ses épluchures au vent !)

A ce moment là, les épluchures reviennent à bord emportées par le vent contraire.

- Nicolas : Tu ne peux pas balancer tes pelures sous le vent ??

- Pascale : Mais non regarde, elles vont dans l’eau !

Et à nouveau les peaux atterrissent à l’arrière de Badinguet

- Nicolas : Merde, arrête, balance ça de l’autre côté…

Et là, elle éclate de rire, me désarçonnant et ………..Depuis, j’attends toujours mes pâtes….

On ne voit pas le soleil qui se couche mais nos reflexes sont bien affutés… Des sous-vêtements et la veste de quarts pour l’humidité sont largement suffisants sous ces latitudes. Le harnais et la longe complètent notre équipement nocturne.

Chaque déplacement de Badinguet, pourvu qu’il dure plus de 24 heures opère comme un lavage de cerveau. C’est comme si le vent, la mer et la fatigue des nuit, nettoyaient en profondeur notre esprit. Des pensées propres et pures pour aborder une nouvelle côte, un nouveau rivage, un autre peuple. Comme si le périple nous préparait à la rencontre. Nous nous sentons en parfaire harmonie avec les autres navigateurs et les habitants de ces terres lointaines, nous sommes sur le bon chemin mais je sais que la route est longue, très longue...

 

 

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