Accueil Remonter CV CV PASCALE Brèves

 

Brèves de comptoir

A partir d'anecdotes vécues, l'auteur commente de façon imagée, les comportements et les rapports humains…

AUTEUR : Nicolas POITOU     

 

  1 - Les feux clignotants.   

 

   C’est dimanche, il est environ 18 heures, je viens de raccompagner Maël chez sa mère. Je l’ai entendu me dire au revoir du deuxième étage puis il a claqué la porte violemment, comme à son habitude... Avec un pincement au cœur, je rentre dans ma voiture et referme la portière.

Une fois de plus, mon fils me manque. Je démarre, tourne à droite pour rejoindre la nationale, je retourne chez moi. J’habite Sallanches, à cinq minutes du domicile de mon ex-femme.

Arrivé au carrefour de la Nationale, le feu clignote à l'orange pourtant il n’est pas vingt heures. Les feux doivent être en panne. Il n’y a pas trop de monde sur la grand-route aussi je décide de ne pas la couper à ce niveau mais de l’emprunter jusqu’au carrefour suivant, au centre de Sallanches.

Là aussi, les feux clignotent à l’orange. Ça va se corser. Six  routes alimentent ce croisement, celles qui descendent de Megève, Cordon et Combloux. En cette fin de week-end, nombreux sont les gens qui redescendent des stations de ski pour quitter la vallée. Il n’y a pas d’autre endroit de passage. Je m'approche doucement du carrefour. Je discerne de mieux en mieux la masse des voitures pares chocs contre pares chocs, je soupire sans penser à rien.

Bon allez, j’y vais, à la queue, comme tout le monde ! Sur ma droite, j'aperçois la file interminable de voitures, les toits encombrés de skis et de surfs. Devant, il y a au moins dix voitures avant d’atteindre ce fichu feu orange. Bravo, tout le monde sait que le dimanche soir, c’est le bordel pour quitter la vallée, même pas un flic pour régler la circulation ! En plus, on a eu un temps d'enfer aujourd'hui. Je m’amuse à regarder les immatriculations, activité purement provinciale et pas très saine en fin de compte...

Ça avance, je tourne la tête vers la chaussée et roule quelques mètres. Sur la route de Megève à droite et sur deux rangs, les voitures avancent elles aussi au ralenti mais de façon régulière. J’avance encore de dix mètres au pas, puis de deux. C’est fou ça, tout le monde semble avancer en même temps.

J’arrive juste sous le feu clignotant orange en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Maintenant, Je peux voir les véhicules qui glissent doucement chargés de skieurs. Je regarde à nouveau les immatriculations, des Suisses, des 75, des 92, des 78 et tout un tas de 74. Belle cohabitation sous le Mont Blanc, qui prend une couleur pourpre, dans les gaz d’échappement !

J'avance lentement mais sûrement. Sous mes yeux se déroule un drôle de ballet motorisé. Chacun son tour, les une après les autres, les voitures se croisent doucement avec une sorte d’harmonie. Chacun laisse poliment passer l’autre. Personne ne râle, pas de coup de Klaxon, aucun énervement. J’hallucine ! Tous ces gens venus d’horizons différents qui se chamaillent pour un oui ou pour un non sur les pistes se respectent, se font des signes pour se laisser passer, se font des sourires pour se remercier. C’est dingue, les extra terrestres ont débarqué sur terre et personne ne s’en est rendu compte. Je suis dans la quatrième dimension. Si je fais le compte, j’ai dû traverser ce carrefour en moins d’une minute.

En temps normal et avec le monde de ce soir, j’aurais certainement attendu plusieurs minutes et deux rotations de feux pour passer. Les feux clignotants orange, voilà ce qui s’est passé ! Ça aurait pu être le bazar et bien non, tout le monde s’est pris en charge, a respecté son tour et son prochain. La loi du feu est morte, feu vert; tu passes, feu rouge ; tu stoppes.

Lorsque la règle n’est plus, l’initiative prend forme et la solidarité fait son apparition. Et dire que tout le monde déplore qu’il n’y ait plus de solidarité. Le problème n’est pas que cette solidarité n’existe plus, c’est que nous ne l’utilisons plus. A priori, il suffit de nous mettre dans le merdier d’un carrefour sans signalisation où pour passer, il faut que tout le monde mette la main à la pâte et travaille dans le même sens, pour faire avancer les choses et débloquer la situation. Laisser l’initiative et la solidarité, le respect et la gentillesse surgissent...

Et si tous les feux devenaient orange, si nous étions moins réglés par des feux rouges et des feux verts, des «on a le droit » et des «on a pas le droit ». Peut être que ce sont les lois et les règles qui régissent notre vie qui nous empêchent ou plutôt qui nous évitent d’avoir à aller chercher en nous des solutions qui pourtant sont là depuis toujours. 

 Ne franchis pas la ligne jaune, ne glisse pas sur un stop, même s'il n'y a personne et que tu vois loin la route. Construis ta maison en fonction du style de la région ou de ton voisin. Les interrupteurs, les lavabos, les marches d’escaliers à telle hauteur, même si tu mesures deux mètres. La haie bien coupée et à bonne distance. 117 points de contrôle de ta voiture, même si tu ne l’utilises que le dimanche pour aller au marché du village

Plus aucune responsabilité, initiative, nous ne recherchons plus en nous les solutions, elles nous sont imposées par des lois. Un historien a dit «nous avons atteint la civilisation, mais à quel prix ». Tu m’étonnes...  

 

2 - Minute, papillon.    

          -            "papa, c’est quand que je serai grand ? "

ou

-            "oh ! J'aimerai bien être un grand."

et même,

-          "  Heu, t'as de la chance d'être grand ! "

 

Voilà le genre de phrases que mon fils de 7 ans me répète régulièrement…

Quand on est enfant, le temps passe lentement, chacun se souvient des interminables années scolaires et de ces fichus anniversaires qui n’arrivent pas ! Viennent ensuite les études secondaires où il arrive souvent que l’on attende avec impatience la fin du cours. Plus tard dans la vie, arrive la période du travail, les journées se ressemblent de plus en plus, et on attend tous la fin de la journée de boulot en surveillant notre montre. Au bout de quelques années, s’étant rendu compte qu’on ne fait pas grand chose après une journée de boulot, on se surprend à attendre avec envie le week-end et ce, des le lundi ! Les années passent et on les remplie en attendant les prochaines vacances. A la fin de sa carrière, c'est la retraite qu'on attend impatiemment et on commence souvent une dizaine d'années avant qu'elle n'arrive…

Le temps semble passer de plus en plus rapidement, On en a pas profité assez, mais c’est trop tard...

   Quelques fois, on part juste un week-end, et quand on en revient, on a l’impression d’être parti une semaine, c’est que pendant cette période, on a été conscient, on a vécu sans subir, on a profité sans penser.

Et bien à force d’attendre consciemment ou inconsciemment la fin de quelque chose, notre mémoire l’efface et cette période disparaît de notre conscience. Nous ne l’avons pas vécu car nous n’avons pas été conscients.

  Au fait, on attend quoi après la retraite ?

   

 

3 - Les boules.    

  

Dans les années à venir, le travail va se retrouver de plus en plus concentré dans les pays à forte croissance économique, c’est à dire les pays en voie de développement. Je dois dire que les pays dits riches leur ouvrent une sacrée voie de développement… On exporte notre boulot !

Bon, c’est vrai, ça coûte moins cher !!!

L’apparition de la robotique dans les chaînes de montages, dans les usines, au lieu de suppléer et aider les travailleurs à gagner autant en travaillant moins ou dans de meilleures conditions, a entraîné un grand nombre de licenciements et une pénurie du travail chez nous. Un comble !!

Bon, c’est vrai, ça coûte moins cher !!

J’ai voulu acheter à Continent hier un chargeur de batterie pour mon téléphone portable qui s’adapte sur l’allume cigare de ma caisse. Et bien comme il y a eu, depuis un an, deux nouveaux modèles de téléphone qui sont sortis, la prise côté combiné a changé, elle fait un demi millimètre de diamètre en trop ! Je me retrouve obligé d’acheter soit un adaptateur, soit de changer de portable et ça tombe bien les nouveaux modèles sont en promo ! C’est la même chose pour tout. Pour les ordinateurs, pas un composant ne peut évoluer sans changer une carte ou un autre périphérique et je ne vous parle pas des consoles de jeux vidéo qui changent de format de cassette à chaque nouveau modèle... Tout ceci est fait exprès, car il est bien évident que rien n’est plus simple que de conserver des compatibilités entre appareils. Il faut même des tournevis spéciaux pour changer une ampoule de tableau de bord dans une Peugeot ou une Renault. C’est vrai que de mettre des vis normales, c’est beaucoup plus compliqué, bande de rats !! A chacun son standard, ses prises, ses fiches, ses rallonges. Il y a eu la Jupette, et maintenant 117 points de vérifications au contrôle technique, ça devient difficile de ne pas changer de bagnole ! Pourtant, les accidents sont plus liés à l’état du conducteur qu’à celui du véhicule mais le contrôle technique de l’homme ne pousse pas à la consommation, bien au contraire !

  Et puis on est inondé de produits bon marché, spécialement fabriqués pour ne pas durer... Même les maisons de type "ossature bois" sont faites pour tomber en ruines au bout d’un certain temps. Les VTT, les sacs, les fringues, les jouets et j’en passe... Décathlon à fond la daube !!

  Résultat, de moins en moins de travail et on nous oblige à consommer, à acheter de plus en plus, et on n'a pas le choix !

Et bien moi, je dis que c’est normal que ce soit le bordel à court terme ! Rajoutez à ça des acquis sociaux déplacés et obsolètes, des avantages immondes dans la fonction publique, de la corruption en pagaille dans les hautes sphères. Vous nappez le tout avec des esprits tellement assistés et dépendants que tout changement dans leur vie signifie danger et vous obtenez tous les ingrédients pour faire une ballade dans la rue avec vos voisins, des pavés plein les poches. Ce qui est marrant, c’est que je n’ai jamais été d’accord avec mes voisins mais ils n’en savent rien…

  Tout ça à cause du pognon, de la recherche du pouvoir, de l’intérêt personnel. Tout ça à cause de l’homme.

  Alors, on arrête ou on continue ?

 

 

4 - Pipi caca.

 

  Enfin un week-end libéré, mon garçon n’a pas école demain matin, j’ai hâte d’en profiter. Je termine rapidement et pas très sérieusement mon travail ce vendredi après-midi pour récupérer Maël à 16h30 à l’école primaire de Sallanches. J’ai décidé de l’emmener sur la côte d’azur au Marineland d’Antibes et j’en profiterai pour rencontrer quelques navigateurs avec une copine de Cannes.

J’effectue mes sauvegardes informatiques puis ferme tout à clés pour courir vers ma voiture. Au parking de l’école, j’ai cinq minutes d’avance, je réfléchis au trajet qui va suivre, aux cinq heures de route. Ça nous fait arriver à 21h30, pourvu qu’on ne s’arrête pas trop souvent. Attentif volontairement à l’état de ma vessie et de mes intestins, je constate qu’un petit pipi ne serait pas de trop, d’ailleurs je suggérerai à Maël de faire de même dés sa sortie de classe, à titre préventif... C’est toujours pareil, quand on commence à penser à pipi, on finit par en avoir vraiment envie !

N’y tenant plus, je sors de la voiture et m’engage en zone interdite, dans la cour. Les parents n’ont pas le droit de venir chercher les enfants à l’intérieur. Les autres adultes me regardent avec curiosité ouvrir d’un geste décidé la porte vitrée de l’établissement. A l’intérieur, pas un bruit, d’énormes paquets de vêtements sont accrochés tout au long du large couloir éclairé par les lumières des classes. Il n’y a personne si ce n’est cette petite fille qui regarde ses chaussures, un peu honteuse d’avoir été mise à la porte. Je souris en repensant aux nombreuses fois où je me suis retrouvé dans cette désagréable situation. A peine entré, sur la droite émerge une tête interloquée par tant d’audace, un homme de service ou un gardien, je ne sais pas. Je ne lui laisse pas le temps de parler et lui demande de façon très convaincante où sont les toilettes parce que ça urge ! Toujours aussi surpris, il m’indique la direction. Je pousse la porte jaune canari des WC et pénètre à l’intérieur. Je cherche machinalement le panneau "homme" mais il n’y en a pas aussi je continue à avancer plus loin. J’arrive dans une grande pièce très claire et très agréable. Au centre se trouve une grande vasque blanche circulaire avec des robinets automatiques tout autour. Sur les murs, de chaque coté, une vingtaine de pissottieres pour mini cums, elles sont à 20 cm du sol et beaucoup plus petites que toutes celles que j’ai arrosé dans ma vie ! Impossible de pisser la dedans sans me mettre à genoux. Bon, ça ne me dérange pas de me mettre à genoux ici et puis tout est propre et neuf mais si quelqu’un entre pendant mon affaire, il risque de croire que je fais ma prière au dieu des toilettes ou que je me lave le kikou dans le bidet... Je cherche une autre solution, une autre salle pleine de portes est sur ma gauche, voilà les cabinets tant convoités. Je pousse une porte et entre. Ma main cherche le loquet un moment pour finalement le trouver 40 cm plus bas. Surprise ! La cuvette est toute petite, basse et sans abattant. J’observe attentivement pour m’apercevoir qu’il n’y a pas besoin d’abattant car la forme de la cuvette est faite pour s’asseoir dessus. J’y suis, c’est pour éviter le coup de guillotine provoqué par la chute d’un abattant sur un kikou mini cum. Je vise avec précision et vide ma vessie rapidement. Je suis émerveillé par ce monde pour enfants. Les lavabos sont, eux aussi, à leur hauteur et je dois me pencher beaucoup pour me rincer les mains. Je quitte les toilettes et retrouve le monde des grands en sortant. C’est dingue, j’ai eu l’impression d’être dans un autre monde pendant quelques minutes. Tout a été conçu pour les enfants, pour qu’ils n’aient aucune difficulté à surmonter, aucun risque à courir, aucune contrariété à rencontrer.

Je sais que mon fils ne se pose pas beaucoup de question et c’est normal, si on lui donne, il prend. Il ne fait pas encore la différence entre le coûteux et le bon marché, le superficiel et l’indispensable, l’utile et l’inutile.

Je ressasse dans ma tête, aucune difficulté à surmonter, aucun risque à courir... Moins on sollicite l’esprit et plus il s’appauvrit et c’est pareil pour tout notre système physique. Je suis, en tant que thérapeute, de plus en plus confronté aux conséquences de l’assistanat civilisé.

Par exemple, chaque sport a sa chaussure ! Suppléance, assistance, amortissement, les chaussures de sport sont devenues tellement spécialisées que nos enfants, lorsqu’ils les quittent pour d’autres plus simples, se font des entorses sévères dés le plus jeune âge. On ne voyait pas ça avant. Dans le domaine du ski, c’est encore plus parlant, si vous avez un jeune en équipe de France, il a exactement une chance sur deux de se péter un ligament croisé du genou. Les skis assistent tellement le skieur dans les courbes qu’il n’a presque plus d’efforts à fournir pour contrôler ses skis. Non sollicitée, la vigilance fait défaut et c’est la chute...

La structure même de nos tissus se développe si on les met sous contrainte. Par exemple, les ligaments deviennent plus épais et résistants si on leur tire dessus régulièrement, et raisonnablement.

Regardez la literie avec la multiplication des oreillers cervicaux, les nouvelles mousses. Les tissus qui respirent, les antibiotiques, les anti-allergisants. Tout devient aseptisé, light. Les crèmes de soins, les brosses à dents, les gants amortissants, et la liste est longue et mon cabinet de kiné bien rempli.

Nous devenons fragiles, car nous sommes de moins en moins sous contrainte.

Un médecin a dit, il y a quelques décennies : « Soit le système absorbe la contrainte et devient plus fort soit la contrainte détruit le système ». Aujourd’hui, on peut presque affirmer que c’est l’absence de contrainte qui détruit le système, qui nous détruit. J’ai intérêt à préparer mon fils à en chier, drôle de rôle, non ?  

  

 

5 - Voies de garage.

 

Lorsque le docteur Rémouleau m'envoie des patients, c’est toujours pour des rééducations qui sortent de l’ordinaire. Ce coup ci, d’après le message sur le répondeur, il s'agit d'une jeune sportive qui présente des tendinites des  adducteurs, ça va donner...

Ça sonne, elle entre, caissière à Continent et adepte du décathlon, elle souffre vraiment, il va falloir que j’étire doucement ses muscles, autrement dit, que je lui écarte les cuisses le plus doucement possible... Comme à mon habitude, je plaisante un peu pour détendre l’atmosphère tendue qui règne dans la salle de soins. Finalement, à force d’explications sur le pourquoi du comment, nous faisons plus ample connaissance et sympathisons. Après plusieurs séances de Kiné, la jeune patiente va mieux.

Vu l’intérêt  curieux que je porte à ses récits de courses à pied, elle m’invite à dîner pour me présenter une de ses amies, championne du monde de course d’endurance en terrain varié. Je prends vite une douche et m’habille décontracté, le repas est sensé être tout simple... Je sonne, ma blessée m’ouvre et me présente une ribambelle de sportifs aux jambes épilées, en short plus funs les uns que les autres. Il est vrai que les poils aux pattes ralentissent terriblement...

Il est 20 heures et le soleil éclabousse encore aveuglément la longue terrasse sur laquelle une grande table est servie. Au milieu de trois autres coursiers en synthétique jaune fluo, ma patiente me présente Cathy, assise tout au bout de la table en grande discussion au sujet du dernier marathon des sables qu’elle a remporté. Cathy soulève ses lunettes Bollé irisée à géométrie variable et se lève pour me faire la bise. Elle est en short rose fuchsia échancré à mort et vu les muscles de ses cuisses, je n’ai pas intérêt à faire un footing avec elle, ni rien d’autre d’ailleurs... Je suis le seul en pantalon, cherchez l’intrus ! Je m’assieds à l’autre bout de la table, en face d’elle.

Comme s’ils attendaient mon signal, tout le gratin du sport de compétition en course à pied du coin prend place. Nous sommes sept à table et évidemment, crudités sauce light, fibres, sucres lents et autres céréales composent le dîner, j’adore les repas diététiques !!  Tel que c’est parti, le seul morceau de gras à 100 mètres à la ronde, c’est mes poignées d’amour !!

Le soleil n’est plus très dérangeant mais les lunettes Carrera, Oakley et Bollé semblent faire partie intégrante de la tenue de ce soir à table. Un des Roboccops s’adresse à moi par gentillesse et me demande ; « Tu es Kiné ? ». Alors là, après mon  «oui » c’est toujours le même scénario classique ; « et j’ai mal là et j’ai eu ça et comment on soigne ce truc... ». Par politesse, je prends mon élan et réponds à toutes les réponses posées qui me prennent la tête.

Ayant obtenu de moi les informations dont ils avaient besoin, ils n’ont visiblement plus de questions à poser, le reste de ma vie leur est sans doute bien égal. Se serait-on servi de moi par hasard ? La prochaine fois, je réponds que je suis décolleteur...

Je retourne la politesse en posant des questions toutes aussi chiantes que les leurs, «vous êtes sportifs ? »... Après leur «oui », je recommence, «et dans quelle discipline ? », c’est vrai quoi, ils font peut être du ski nautique...

Que n’ai-je pas fait, ils sont six et je suis seul… Les voilà tous parti à raconter leurs courses, leurs claquages, leurs techniques pour dépasser en côte, leurs raids et leurs victoires. D’après ce que j’entends, ils ont tout gagné !

 Ils passent une heure à s’écouter parler. A intervalles réguliers, j’essaye d’orienter la discussion vers d’autres sujets mais chacune de mes suggestions leur rappelle une épreuve ou un sportif et ça repars de plus belle. Je passe donc une heure à me demander ce que je fous là...    

Ils se voient souvent et ça leur suffit, l’autre ou le nouveau ne les intéresse pas du tout, ils sont bouchés, conditionnés, aveugles et sourds. D’habitude, on retrouve ce genre de situation au moment des retrouvailles d’anciens du service militaires mais là, ils se retrouvent toutes les semaines, des passionnés !

Je sens que le liquide céphalo-rachidien de ma petite boite crânienne entre en ébullition et je coupe sèchement la parole de mon voisin qui a conservé ses lunettes pour ne pas être gêné par la lueur des étoiles.

« Moi, je pense que l’intelligence de beaucoup de sportifs est liquide et à chaque course, ils en perdent un peu, ça s’appelle la sueur. »  Et toc ! !

Ma phrase fait son effet et, après un léger blanc, Cathy me demande pourquoi j’ai dis ça. Je lui explique poliment que l’heure est venue pour moi de les laisser à leur discussion, que je dois rentrer.

Je suis assez énervé d’avoir perdu mon temps et m’excuse de ma réflexion auprès des

autres. Sur le chemin du retour je réfléchis à cette soirée et à ce genre de gugusses.  

Heureusement, ils ne reflètent qu’une minorité, ils ont la trentaine, ils font de la compétition, ils sont passionnés !

  A priori, ils ont découvert quelque chose en eux, il s’agit de la parfaite maîtrise de leur corps, leurs possibilités et leurs limites physiques. Se connaissant un peu mieux, ils ont alors pris confiance en eux. Une opportunité s’est alors présentée… La compétition !

Ceci est valable dans tous les autres domaines, si vous devenez performants, c’est que vous avez pris confiance en vous et si c’est le cas, c’est parce que vous vous connaissez un peu mieux.

La compétition de haut niveau finit souvent par fermer les yeux des athlètes et ils sont dans une voie de garage alors qu'ils pourraient exploiter cette maîtrise pour progresser dans la vie sans s'enfermer dans une discipline. Il est vrai que très peu de sportifs réussissent leur reconversion.

 Ceci ne s’applique pas qu’au domaine du sport mais dans toutes les activités de la vie et même en amour !

  Un journaliste interviewait David Douillet juste après sa victoire lors des jeux Olympiques d'Atlanta. Thierry Rey lui demanda comment il avait réussi malgré la pression, il était déjà champion d’Europe et double champion du monde, et bien sûr, tout le monde l’attendait au tournant. Il répondit qu’avant la compétition, il s’est plongé psychologiquement, par la concentration, dans la peau d’un Judoka qui n’a jamais rien gagné. Après il n’a fait qu'enchaîner les combats en y mettant tout son cœur, n’ayant plus rien à perdre. C’est en remettant en question ses acquis et soi même que l’on progresse et que l’on va plus loin.

  N’est ce pas ce qui se passe dans tous les esprits ? Le changement, la remise en question de ses acquis ou de son statut fait peur, il suffit de voir les fonctionnaires défiler dans la rue à chaque tentative de reforme sociale… D’ailleurs tous les nouveaux riches de l’Est sont des jeunes, sans responsabilité familiale...

Aujourd’hui, ce n’est que lorsqu'on a rien à perdre, qu’on ose ! Dommage !

« Qui accumule les richesses a beaucoup à perdre ».

 

6 - Empruntez !

 

Tous mes potes sont en train de se fixer dans le solide. Ils ont la trentaine, mariés, et ils achètent une maison neuve ou d’occasion parce que c’est moins cher et ils la retapent.

Quinze ans, vingt ans de remboursement en vue. En dix, quinze ou vingt ans, la maison se détériore, s’use et donc perd de sa valeur. Et ils vont passer un quart de leur vie à attendre la fin de l’emprunt... Une fois les loyers remboursés, quel âge auront-ils ? Aimeront-ils toujours leur maison ? Voudront-ils toujours rester dans la ville ou dans la région ?  Sinon, ils pourront toujours la revendre et ils seront riches ! Mais y gagnent-ils vraiment ?

Il y a la baisse de la valeur de la maison, les intérêts bien sur dégressifs, et la pression psychologique permanente... Le surendettement concerne un tiers des français ! Dans ma clientèle, 80 % des maux de dos liés à des excès de tension ou à des troubles nerveux concernant des sujets endettés et dépendants d’un emprunt au long cours. D'après certains calculs officiels, une maison est achetée deux fois en trois générations, une fois pour soi et une fois pour l'état !

La période entre 30 et 40 ans est le moment ou l’individu est le plus productif intellectuellement et il va s’enfermer l’esprit à bricoler, occuper les pensées de tout son temps libre, de tous ses week-ends et de toutes ses vacances. C’est précisément pendant ces années qu’il va s’aliéner avec des obligations, un dû… Adieu la liberté !

Malgré l’énorme différence objective entre les avantages et les désavantages d’une telle entreprise, la majorité des gens emprunte pour se fixer chez eux. Oui, chez eux, c’est la perspective d’être chez soi qui pèse le plus lourd dans la balance. Acquérir, posséder, avoir quelque chose à soi. Ça me rappelle les mecs qui mettent tout leur talent pour sortir avec une fille et pour la séduire, et puis quand ils l’ont eu, ils s’ennuient et ils la plaquent. Mon fils voulait à tout prix le power  ranger avec le lance-missiles thermonucléaires, quand il l’a eu, il a jouer 2 heures avec et il n’y a jamais retouché ! Les boules, ce super héros valait au moins 120 balles.

Posséder n’est rien, le désir, seul le désir motive...

 

   

7 - Drogués de la zappeuse.

 

Un petit avion de tourisme survole à basse altitude, en plein cœur de la nuit, la jungle d’Amérique centrale. Deux ou trois sacs glissent dans l’air chaud et humide pour s’écraser avec fracas dans la végétation luxuriante. Dans ces sacs, il y a environ 500 kg de cocaïne colombienne légèrement coupée et prête à l’emploi.

Quelques mois plus tard, le pays est prêt, le marché est là et bien organisé, avec ses nombreuses ramifications, son réseau de distribution et ses dealers. La dépendance est créée. Le pays devient ensuite demandeur et les gros vendeurs des cartels fournissent la dope contre de l’argent, bien évidemment… Ils ont créé un besoin.

Cette façon d’agir fait des ravages en Amérique du sud et en Amérique centrale.

Pourtant ces gens là, avant l’arrivée de le drogue, vivaient heureux. On aurait pu leur poser la question, ils auraient répondu qu’ils n’avaient nul besoin spécifique, nul manque vital, nulle nécessité pour l’épanouissement de leur vie. Après l’arrivée de la cocaïne, il en va différemment.

Que s'est-il passé ?

Le paysan qui a découvert ce triste présent en parle ou en donne, inconscient du rôle primordial qu’il joue. Et, dans la chaîne des communications, des rapports humains, il y a toujours un homme, un seul suffit, qui va vouloir en tirer profit. C’était un cadeau pour lui, il ne l’a pas gagné ni acheté mais pour les autres, pour ses frères, cela va devenir payant, et comme le commerce s’installe, le profit augmente avec les envies et les prix grimpent. L’appât du gain, la perspective nouvelle, le changement de sa condition.

Pourtant, jamais ils ne l’auraient envisagé par le passé. Mais ils ont vu, quelqu’un leur a montré que l’on pouvait vivre mieux, différemment. Un homme l’a fait, il suffit qu’une seule personne le fasse et le mécanisme se déclenche, l’exemple fait recette et se propage.

Quand on arrive dans un village ou la notion du temps est régie par le soleil et la lune et que quelqu’un y introduit une montre, dans les jours qui suivent tous les villageois veulent en  avoir une, quitte à voler ou à vendre leur âme... Le mieux n’est-il pas l‘ennemie du bien ? Ne se passe-t-il pas la même chose pour tout ce que la technologie et le modernisme nous apportent sans arrêt ? Ne sommes nous pas devenu des drogués du modernisme, des drogués de la zappeuse, du téléphone sans fil, des vitres électriques et du micro-onde ? Pour réussir dans le commerce aujourd’hui, il ne faut pas répondre à une demande, il faut créer un besoin...

Essayez juste de passer une soirée sans votre télécommande... Et bien, bonne soirée ! 

 

8 - Et toi, t'en penses quoi ?

 

Entre Noël et le nouvel an 97, j'étais au Yémen, à Taëz, dans les montagnes au sud de Sanaa. Un après-midi, en marchant dans le souk surpeuplé, j'ai rencontré un homme très cultivé qui parlait couramment le Français, il me proposa alors de déguster en sa compagnie le meilleur thé au sésame du Yémen…. Le rendez-vous fut fixé à 18h.

Le soir venu, après avoir bu un bon litre de la vertueuse boisson, il m'entraîna sur les hauteurs de la ville pour me montrer quelque chose... Un peu intrigué, je lui en demandais plus sur notre destination mais il resta silencieux ou évasif, prenant un soin particulier à entretenir le mystère… Une demi-heure plus tard, nous arrivâmes sur une petite terrasse de terre qui surplombait les lumières de la ville. Le spectacle était fascinant, un orage illuminait de ses éclairs la vallée en contrebas et l'ambiance me sembla irréelle, féerique.

La ville de Taëz est située dans une cuvette, cernée par de hautes montagnes rouges et escarpées. Mon guide s'assit doucement sur une pierre, je fis de même silencieusement, en essayant de m'imprégner au maximum de cette ambiance magique.

A peine quelques minutes plus tard, un son mélodieux, venu de partout à la fois se fit entendre, il semblait avoir de multiples origines et un écho formidable raisonna tout autour de la cuvette rocheuse. Tous les minarets de la grande citée se mirent, les uns après les autres, à chanter la prière pour Allah.

Des dizaines de voix de muezzins se mélangèrent pour ne former qu'un fantastique brouhaha d'appels au recueillement. L'homme qui m'avait amené jusque là m'observait en silence, il sut très bien ce que je ressentis ce soir là. Son regard croisa le mien et un sourire complice apparu sur son visage. La prière maintenant, raisonnait avec force dans la vallée. Une curieuse lumière jaune pale sembla monter vers le ciel, accompagnée par le chant des prêtres. Je crois que ce soir, le ciel se serait ouvert et un doigt divin serait apparu que j'aurai trouvé cela normal. Nous sommes restés jusqu'à la fin de la prière puis nous sommes redescendu boire un autre thé au sésame sans dire un mot.

Qu'avais-je ressenti là ? Comment définir ou expliquer cette sensation extraordinaire, cette émotion profonde ? J'étais transporté, envoûté, fasciné et je suis loin de croire ou de pratiquer une religion.

Lorsque l'on se retrouve dans une manifestation, un concert, un pèlerinage, dans les gradins d'un grand stade ou dans une église, on ressent cette même exaltation. La masse, l'effet de foule agissent sur nous. La multitude, le grand nombre fait toujours de l'effet. Corneille, dans Le Cid, exprime bien ce sentiment, "Nous partîmes cinq cent et nous nous vîmes trois mille en arrivant au port". C'est un peu cette émotion que je ressentis ce soir là. Des milliers de croyants priaient en même temps, une multitude de pensées et d'émotions regroupées dans le lieu et dans le temps. Je pense avoir apprécié cette force, cette énergie, cette pensée collective. Si on peut ressentir ces bonnes émotions, il semble logique que l'on puisse en ressentir de mauvaises que l'on pourrait appeler conditionnement ou endoctrinement.

Quand vous assistez aux funérailles d'un proche et que vous êtes entouré par votre famille en larmes, vous ressentez cette tristesse omniprésente autour de vous. Si vous assistiez seul au même enterrement, vous n'auriez absolument pas les mêmes émotions. La tristesse environnante exacerbe et renforce la votre. Vous êtes influencé. C'est pourquoi, je suis toujours en retrait dans les églises…

Lors de la venue du pape en France cet été, les autorités catholiques ont réuni tous les fidèles dans un immense stade de 45.000 places, avec un concert gigantesque. A la suite de cette manifestation, des centaines de jeunes, pas complètement convaincus par la religion chrétienne, se sont convertis et on eut l'impression de rencontrer la foi. La pensée collective avait influencé leur esprit et ils ont ressenti les effets extraordinaires des bons sentiments de milliers de personnes autour d'eux. L'effet de masse ou de foule a recruté pour l'église d'une façon très efficace. Ceci à dû arriver de nombreuses fois dans le passé et c'est sans doute très bien ainsi.

C'est vrai, on se sent mieux quand on n'est pas tout seul ! Et puis, quand on est en communauté, on peut faire des choses que l'on n'oserait pas faire seul, mais oui, puisque le voisin le fait ! Comme nous sommes faibles!

Et vous, vous en pensez quoi ?  

 

 

9 - La providence    

 

Depuis que j'ai pris la décision d'acheter le bateau pour profiter et faire profiter de moi, mon entourage me considère comme irresponsable ou me prend pour un fou. Mon père, a essayé de me décourager, il m'a sapé le moral en me faisant peur sur ce qui m'attendait, ce n'était d'ailleurs pas volontaire de sa part, mais la manifestation de son inquiétude. Comme je n'étais déjà pas très sûr de moi, ne connaissant pas bien la mer et ses sautes d'humeur, j étais inquiet et les nombreuses mises en garde ont eu un effet très minant sur ma bonne humeur.

J'ai même sérieusement envisagé de renoncer à ce voyage, les tempêtes et les avis de coups de vent se succédaient à un rythme déconcertant. Le golfe de Gascogne devenait, au fur et à mesure que l'hiver avançait une terrible menace pour ma vie et j'en rêvais chaque soir ou plutôt, j'en cauchemardais. Rien ni personne ne venait me dire ; "Écoutes, fais plutôt ça" ou "passes plutôt par-là, c'est moins dangereux". Je ne savais plus comment traverser ce fichu golfe à cette saison.

A l'occasion du décès de mon oncle Michel, un grand marin et un grand mari, j'ai rencontré tout à fait par hasard, un lointain cousin de mon père qui m'a parlé de la côte nord de l'Espagne dont il connaît quelques ports.

Là, tout s'est illuminé, à quelques jours de mon départ, on m'apportait la solution, j'étais rassuré, je savais quoi faire. Descendre jusqu'à la Rochelle par étapes puis couper le golfe en deux jours pour rejoindre Santander ou Gijon, qui sont deux villes très pittoresques et faciles d'accès. Comme si le destin en avait décidé ainsi !

Il semble que dans la vie, on pose des jalons, en discutant, en rencontrant des gens, on émet des vœux, des désirs, on expose son point de vue et sur le moment, rien ne se passe. Plus tard, à des moments où l'on n'attend pas grand chose de quelqu'un, la conjoncture se met en place et tout concoure à ce que vous fassiez un pas. Si Michel n'était pas mort, je n'aurai pas été rassuré, je ne serais peut être pas parti et cette rencontre s'est vraiment produite à point nommé. La multiplication des contacts humains apporte beaucoup de richesse et d'eau à nos moulins.

En revanche, le fait que ces rencontres se produisent à des moments où on ne les attend plus et où on en a vraiment le plus besoin est troublant.

Est-ce cela, la providence, une protection venue de nulle part, une main tendue par des gens totalement désintéressés qui vous sortent du trou au moment où vous y êtes jusqu'au cou ? La provoque t'on ? Ne dit-on pas que le hasard n'existe pas ? Est-ce par nos actions que nous finissons par déclencher ces phénomènes ? Non, certainement pas, car cette aide arrive vraiment à des moments particuliers. C'est ça la providence ! Mais je ferais bien de ne pas me reposer dessus.

 

10 - Fais comme l'avion.

   

Au moment du décollage de l'avion, on sent très nettement la poussée des réacteurs, cette masse importante qui se déplace. Plaqué sur notre siège, on voit défiler de plus en plus vite les bâtiments et la piste. A l'atterrissage, il se passe exactement la même chose, on est bien lucide et conscient de ce qui se passe autour de nous et pour nous, on a des repères.

En vol de croisière, c'est autre chose… L'avion est en position horizontale, tout va bien, on s'emmerde… On ne sent pas la vitesse et tout est fait par le service de bord pour vous détendre et vous changer les idées, pour vous occuper l'esprit…

Maintenant, si on fait l’effort de se représenter où l'on est, c’est à dire à 10.000 mètres d’altitude, séparé du vide par 10 cm d’acier, (il faudrait pouvoir voir au travers pour ne pas l’oublier), et qu'il fait     –50°C dehors, on peut ressentir de sacrées émotions, peur, vertige, angoisse, griserie, plaisir…

Aujourd’hui, quand rien ne nous bouscule, on ferme les yeux et on n'est pas lucide, conscient.

Il faut être bousculé pour prendre conscience. C'est un peu ça, la vie civilisée, et les hôtesses de l’air sont certainement très intéressantes à fréquenter…

 

   

11 - Tuez les tous.   

 

Ce qui est bien avec le métier de Kiné, c'est que l'on rencontre des gens très différents. Cette fois ci, il s'agit d'une femme de 40 ans qui s'est emmêlé les crayons à ski, résultat, une entorse moyenne du genou. Comme à mon habitude, je la questionne et aborde des sujets d'actualité pour détourner son attention de ses maux. Je me mets donc à évoquer les massacres en Algérie qui me révoltent au plus haut point. Cette femme me sort alors : "Avec tout ce qu'on leur a laissé, faut voir ce qu'ils en ont fait". Quelle pétasse !

Elle est née à Alger et ses parents ont dû émigrer dans ce pays pour aider les maghrébins… Je rêve ! Tous les colons se sont installés d'une façon désintéressée pour venir en aide à la population et leur apporter les bienfaits du monde moderne ! Si on savait combien de pognon on a pu tirer de leur pays, et si eux le savaient... Ah ! La croissance est une des composantes essentielles d'une économie en bonne santé… Alors autant aller la chercher là où elle se trouve…

Dans mon souvenir, l'Amérique a été colonisée parce qu'il y avait des trucs jaunes, genre pépites dans l'Ouest. Je ne vous parle pas des comptoirs indiens et des routes de la soie, des épices ou de l'argent.

Cette femme trouve incroyable qu'ils soient retournés à leur mode de vie, une fois que les Européens furent partis. Je pense qu'en définitive, la venue de ces colons a fait bien plus de mal que de bien. Regardez les pays africains, l'Inde, le Pakistan et j'en passe, c'est bien simples, les seuls pays qui se mettent sur la gueule sont d'anciennes colonies… Aux USA, ils n'ont pas connu ces problèmes car ils ont exterminé ou enfermé dans des réserves les habitants du coin, c'est plus pratique que de convertir et ça ne cause pas d'ennui par la suite… On aurait peut être dû exterminer les Algériens pour éviter ça, n'est ce pas madame ? 

 

 

12 - Les convertisseurs    

 

Entre 1095 et 1600, des milliers de chrétiens combattants sont partis en croisade pour reprendre Jérusalem, laver dans le sang l'hérésie et convertir les plus faibles. Ils sont partis combattre les chiens d'infidèles. Au cours de cette partie de l'histoire, les croisés ont construit de nombreuses forteresses contenant des chapelles et des églises.

Quelques siècles plus tard, en Syrie ou en Turquie, on croise tout un tas de touristes. Appareil au poing, lunettes de soleil et casquettes vissées sur la tronche, crèmes solaires, pompes de montagnes en goretex, chronographes, caméscopes et autres gravissent les dunes par groupes et arrosent tout ce qui bouge et ce qui ne bouge plus.

Pourtant, les infidèles sont toujours là ! Et il y en a des millions ! Ils se convertissent lentement à la vue de ces choses modernes qui leur passent sous le nez. Ils se convertissent non pas à la religion chrétienne mais au modernisme, aux tee-shirts bariolés de pubs, au coca et aux pizzas…

Les croisades existent toujours, elles sont tout autant débiles mais beaucoup plus sournoises.

  

13 - Salut, mon fils.

  

J'ai nagé avec les dauphins en mer d'Oman.

J'ai plongé avec les requins aux Maldives.

J'ai été arrêté trois fois puis expulsé par la police secrète au Kurdistan.

J'ai dormi dans la jungle, le désert, sur des glaciers et sur des lacs gelés.

J'ai plongé à 90m de profondeur dans une fosse, au large de Bastia.

Je suis rentré en fraude dans le port de Klepeida, le plus grand port de la Baltique.

J'ai dansé avec des mannequins russes, la nuit du nouvel an orthodoxe dans le palais d'Hiver de Saint-Pétersbourg.

J'ai passé une nuit de pleine lune dans le véritable château de Dracula.

J'ai été à Kaboul, en 1982, en pleine guerre Afghane.

J'ai chopé une dysenterie en Inde et une salmonellose au Guatemala.

J'ai traversé en pirogue le fleuve Usumacinta avec des guérilleros.

J'ai été dans les bars à putes de Gdansk et de Varsovie.

J'ai été béni par le Daïla Lama à Namché Bazar, la capitale Sherpa.

J'ai traversé en solitaire et en hiver le golfe de Gascogne sur un voilier de 9 mètres.

Je suis passé en Russie avec un vrai faux visa acheté au consul de Tallin.

J'ai passé des nuits à pêcher les barracudas aux Caraïbes.

J'ai visité les châteaux des highlanders et bouffé de la panse de mouton farcie.

J'ai recousu la tête d'un gamin de 4 ans qu'on avait écrasé au Yémen.

J'ai vu les cadavres des Tamils griller sur le bord des routes du Sri Lanka.

J'ai deux orteils qui ont gelé au camp 3 de l'Everest.

J'ai vu des esclaves à Aden, mer rouge.

J'ai passé une nuit dans une abbaye hantée.

J'ai été peint à Hammamet et tatoué à Madère.

J'ai essuyé des avalanches, un cyclone et des creux de 7 mètres.

Je suis resté 6 heures au fond d'une crevasse sous le Nupsé.

J'ai donné des cours de massage au guérisseur de Livingstone, dans le golfe du Mexique.

J'ai traversé avec une escorte Pathan la passe de Khyber entre le Pakistan et l'Afghanistan.

J'ai navigué 5 mois en solitaire dans les archipels atlantiques.

J'ai rencontré des gens extraordinaires.

J'ai été marié et divorcé.

J'ai racheté un cabinet et ai doublé la clientèle.

J'ai été kiné d'expédition.

J'ai eu des voitures, des motos et un peu de fric.

J'ai visité 49 pays.

J'ai fait quinze ans de rugby. J'ai été opéré 3 fois, j'ai eu 9 fractures.

J'ai un garçon de 7 ans, il est merveilleux, il s'appelle Maël.

J'ai 32 ans.

Aujourd'hui, tous ces souvenirs ne sont plus que des nids à poussière, dénués d'intérêt, seul mon fils, est là, toujours là, il sera certainement très diffèrent de moi. Il veut me ressembler plus tard, je lui souhaite d'être bien meilleur. Je l'aime.

Si tu cherches, tu trouves. Chercher ne sert à quelque chose que si tu cherches à l'intérieur de toi-même, chercher ailleurs qu'en soi n'est que perte de temps…

 

  

14 - Plus tu pédales moins vite…  

  

Je quitte Porto, il est 17h, le bateau file maintenant à 6 nœuds sur l'océan. Je suis heureux, la terre s'écrase lentement au fil des heures qui passent. La nuit tombée, je distingue au loin les lumières tournantes des phares portugais, je sais qu'au réveil, je serai sans repère côtier, au large…

Pendant les cinq jours qui suivent, je vérifie régulièrement ma vitesse en prenant des repères avec l'écume, je la vois défiler régulièrement le long du bateau. Ces petits coups d'œil systématiques n'ont pas de raison technique car le loch et le G.P.S. m'indiquent en permanence mon erre, ils servent inconsciemment à entretenir le moral du marin solitaire. Je sais que j'avance, que je me rapproche de l'archipel de Madère, que cette écume qui disparaît dans le sillage du voilier signifie que je viens de parcourir dix mètres en quelques secondes, dix mètres de moins… La nuit, c'est le même rituel avec souvent, dans le noir et les reflets de la lune, une sensation de vitesse supérieure.

En fait, quand le pilote automatique travaille, que les voiles sont bien établies, que le ventre est plein et que le sommeil ne m'emporte pas, je passe des heures, accroché à mon harnais à regarder l'eau bleu qui passe de chaque coté du navire, sans pensée.

Ma vitesse moyenne est de 5 nœuds, soit un peu plus de 9 km/h, c'est à peu près la vitesse d'un jogging tranquille et en cinq jour, je suis à Madère ! Cela signifie que si je cours 15 jours sans m'arrêter en partant de Paris, je me retrouve sous les tropiques…

Lorsque je scrute l'horizon, à la recherche du cargo qui présentera un risque pour mon embarcation, je sais que cette ligne se trouve à environ 40 nautiques, la ligne d'horizon est à 74 km et ce, à cause de la courbure de la planète terre ! C'est vrai que la terre est ronde…

En avion, on ne peut jamais apprécier le déplacement avec des repères terrestres, on s'envole dans le froid pour atterrir dans le chaud et l'humidité.

En fait, plus tu voyages lentement, plus le monde est petit…

 

  

15 - Les frégates   

   

La frégate a repéré son repas ambulant sur quatre pattes. Des centaines de bébés tortues gesticulent dans le sable des caraïbes pour atteindre la mer, la sécurité.

La frégate, de par sa position élevée a sous les yeux et sous le bec un véritable petit festin à condition qu'on aime boulotter des petites tortues de mer enrobées de sable croustillant !

Après avoir effectué quelques cercles, elle pique soudainement vers la plage et attrape sèchement l'infortuné mammifère à peine né. En reprenant de l'altitude, l'oiseau de mer jette un coup d'œil sur le spectacle qui se déroule sur la grève, elle voit des centaines de bébés tortues courir vers l'eau, sans hésiter, elle lâche sa prise et se précipite pour en saisir une autre. Sa proie libérée fait la connaissance très jeune des joies du vol libre.

Et ainsi de suite, la frégate attrape une tortue, reprend de l'altitude, la lâche et recommence, désirant toujours plus que ce qu'elle a dans le bec… Le soir venu, les petites tortues nagent entre deux eaux et au milieu d'autres carnassiers qui ont moins d'état d'âme. La frégate, quant à elle, repart bien souvent le ventre vide…

Ce comportement ne vous rappelle rien ?

  

 

16 - Chagrin d'Amour.

 

  Il y a quasiment autant de divorces que de mariages, nous atteignons des records en ce qui concerne les suicides d'adolescents. Les couples se déchirent, les enfants fuguent et se droguent de plus en plus. 

L'amour engendrerait-il systématiquement la souffrance ? L'amour n'est il pas, par essence, source de bonheur ? Alors pourquoi fait-il souffrir autant et si souvent ? Aimerions nous mal ?

Quatre facteurs semblent influencer notre notion d'aimer.

Le premier est l'exemple que nous avons de nos aïeux. Nos grands-parents et surtout nos parents s'aiment devant nous et nous donnent leur amour dés notre plus jeune âge.

Le deuxième vient des médias. Nous sommes sans arrêt confrontés à des histoires amoureuses dans les feuilletons, les films, les publicités, les livres, ou les périodiques.

Le troisième est liée à notre culture, à notre histoire et donc à la religion.

Le quatrième est inné. Que l'on place n'importe quel enfant en n'importe quel lieu, il aimera un jour, sans aucune influence…

 

Prenons l'exemple que nous donnent nos parents ou notre famille. Il y a encore très peu de temps, la famille avait un rôle social. Les adultes s'occupaient des jeunes, et les enfants, une fois devenus grands s'occupaient de leurs vieux et ainsi de suite. Elle avait aussi un rôle économique avec la reprise du boulot du père par les enfants. Les filles apprenaient les taches ménagères pour subvenir aux besoins vitaux des travailleurs… La famille était un clan avec une organisation politique où on trouvait la sécurité, la protection et bien sûr, de l'amour. Celui qui s'écartait du clan risquait gros et les familles restaient unies.

Ce qui était vrai, il y a cinquante ans n'est plus applicable aujourd'hui.

  

En ce qui concerne les médias, c'est à se pisser dessus !

Combien de magazines vous donnent des trucs ou astuces pour séduire, pour accrocher le cœur de votre proie à votre ceinture, tel un trophée. Combien de tests, des pétasses tordues, déjà trop vieilles dans leur têtes ont-elles remplis ? On voit même des pendentifs "Game boy" pour repérer sans faille l'âme sœur dans la rue… Les "pretty woman", "guerre et passion", les romans photos, les "Arlequin", même les dessins animés de Walt Disney influencent nos jeunes bambins avec des "Pocahontas" ou des "Belle aux bois dormant"…

Sur quoi sont basées ces histoires à la con ? J'aimerai bien voir Pretty woman et son play-boy après 10 ans de mariage… Quand à Pocahontas, dans la réalité, elle s'est laissé mourir de chagrin…

 

La civilisation et ses règles sociales… Voilà le gros morceau ! Combien, devant l'autel, ont "juré-craché" fidélité, assistance et vie commune pour le meilleur et pour le pire ? Tout un tas de fêtes sont là pour entretenir la flamme familiale et le porte monnaie des fleuristes et bijoutiers, Saint Valentin, fête des mères, des pères, les noces de papier ou de vermeil… Plus on reste longtemps marié, plus on le célèbre ! On gagne des médailles… Ça doit être un exploit ! Ne parlons pas des contrats de mariage, des donations au dernier vivant, du prix d'une robe blanche et donnez-vous la paix du Christ pendant que vous y êtes…

Toutes les grandes civilisations ont des grands monuments. Ces lieux de culte servaient à rassembler, pour unir, diriger ou commander le peuple. Les lois sont indispensables à l'ordre, l'ordre à l'organisation de la société et l'organisation de la société à une vie au sein de cette société ! De tous temps, ces lois, pour les plus grandes, sont paroles de prophètes, de demi-dieux ou de Dieux tout entier… En 40 jours, Moïse a certainement eu le temps de graver ses tablettes pour mobiliser les hébreux qui commençaient à douter… Les grands prêtres égyptiens ne croyait qu'en un Dieu et ils se servaient des autres divinités pour mener le peuple en cas de conflit, de famine, d'épidémie ou autre. Ces règles qui régissent plus ou moins nos vie amoureuse ont vu le jour pour organiser la société, pour la diriger et surtout pour la contrôler…

On ne peut donc pas s'y fier !

 

L'amour inné, celui que l'on ressent tout au fond, est la seule émotion qui transforme fondamentalement l'être humain lorsqu'il l'a rencontré. Parvati, assise sur les genoux de Shiva cherche à comprendre ce sentiment en posant tout un tas de questions… Shiva ne répond jamais et la renvoie systématiquement à elle, à son expérience et son ressenti.

Un étudiant vient voir le sculpteur. Celui ci a réalisé un buste en granit parfait. L'étudiant lui demande comment il a pu sculpter pareille merveille. Le vieux sculpteur lui répond que ce buste parfait préexistait déjà sous la pierre et qu'il n'a fait que retirer la matière qui le recouvrait…

C'est en dépoussiérant notre âme que nous trouverons la réponse. Car cet amour non dépendant, pur et libre existe en nous mais sous une couche bien épaisse et bien grasse…

La civilisation ne nous a laissé qu'un seul amour libre, pur et désintéressé, c'est l'amitié, ne passons pas à côté...

 

 

17 - Space rabbit.

Quarante centimètres de neige, ça caille velu… Le nord des montagnes rocheuses est une région très accueillante...

Le petit lapin blanc qui semble se les geler au pied de quelques arbustes déplumés n'a pas vu arriver le vilain puma affamé… Après une courte période d'observation, le félin s'élance à la poursuite du pauvre blanchôt. Le petit lapin, terrorisé, saute à gauche, à droite, changeant de direction après chaque atterrissage. En fait, il passe plus de temps dans l'espace que dans les quarante centimètres de neige dans lequel s'englue le puma.

La cavalcade entre le lapin de l'espace et le puma des montagnes va durer environ 5 secondes. En trois bonds, le tueur est sur sa proie puis, soudainement, le prédateur s'arrête net, sans raison apparente. Il ne semble pas trop essoufflé et le blanchôt disparaît dans la nature sans demander son reste. Que s'est-il donc passé ?

Voici ce qu'en disent les éminents éthologues ou autres observateurs érudits de la faune qui se les caillent dans la neige. Le puma, au bout de quelques secondes de course s'est rendu compte qu'en boulottant le lapin, il n'aurait pas compensé la dépense de calorie occasionnée par la poursuite. Le jeu n'en valait pas la chandelle…

L'orgueil reste l'apanage de l'humain.

Encore un signe de supériorité de l'homme sur le règne animal…   

 

 

18 - Cache-cache.

 

Cela fait maintenant 35 minutes que je cours dans la vallée. Ce jogging, familier des travailleurs permet de repartir au boulot le lendemain matin en ayant la sensation de vivre d'une façon équilibrée…

Les jambes commencent à peser, les muscles s'engorgent un peu plus à chaque foulée et les allers-retours de mes poignées d'amour terminent le travail de sape en m'essoufflant…

Cinquante cinq minutes sont passées et j'ai franchement mal aux pattes arrières ! Paraît qu'on est mieux après… Et bien vivement après !

Je repense à ce que m'a dit Marina, une patiente du centre, cette après midi, elle m'en a vraiment mis plein la gueule.

Et "je me fais avoir à tous les coups" et "Dés qu'on se sert de mes faiblesses, je tombe dans le piège" et "je cherche l'équilibre et je fais tout le contraire pour le trouver"  et pour finir "j'ai pas confiance en moi"…

Elle m'a surtout parlé de mon original, de ce qu'elle appelle le "Ka". Une entité parallèle au "moi", notre double ou pour compliquer encore un peu plus les choses, notre conscience inconsciente (pour la majorité des gens)! C'est le "Ka" qui nous oriente, il nous protège de nous même (même s'il nous place dans des situations tordues par moment). Bref, Marina m'en a foutu plein la tronche parce que soit disant, j'ai un "Ka" d'enfer mais que je n'en ai pas suffisamment conscience et cela me joue des sales tours ces temps ci !!! (Paraît que c'est pour mon bien !).

J'ai décidément de plus en plus de mal à courir et j'en ai encore pour 20 bonnes minutes. J'ai l'habitude de prendre par le lac à la fourche suivante mais là, il n'a pas plu depuis un moment et le chemin forestier qui longe la rivière doit être praticable.

J'aime courir le long des cours d'eau car mes pensées s'envolent avec le courant. Par le lac, il y a toujours du spectacle. On y croise régulièrement de belles sportives au visage rougi par l'effort… Par où passer ? La forêt et le ruisseau ou le lac et les filles ??? Mais que dirait mon "Ka" ?

Je crois qu'il me dirait de passer par la forêt, quel intérêt y a t'il à mater des nanas qui tournent en rond autour d'un lac… Et puis, je ne leur parle jamais à ces filles et pour finir, je ne les revois jamais… Non, c'est sûr, mon "Ka" me demande de passer par la forêt, là où le ruisseau coule et où le courant fait vagabonder mon esprit.

Je sors de mes réflexions, bien décidé à prendre la direction de la forêt, mais je ne suis pas à l'endroit attendu…

Cela fait 3 minutes que j'ai dépassé la bifurcation  ! Sans en avoir conscience, je me suis engagé dans le petit chemin forestier, dans la direction voulue. Le chemin du lac était pourtant bien mieux marqué et j'y suis habitué depuis longtemps.

Ça alors, j'ai touché du doigt un lambeau de ma conscience…

Je crois que je n'ai pas finis de jouer à "Ka"che-"Ka"che avec moi même et la partie risque d'être longue… 

 

19 - Affinités.

  

A la troisième séance de rééducation de son épaule, thérésa me prit le bras et dit "je vous comprends, moi, Nicolas, et vous savez que je vous comprends, n’est ce pas ??? "

Elle disait vrai et pourtant je ne connaissais d’elle que l’état de ses tendons ou de sa capsule gléno humérale !!!

Quelques anecdotes me vinrent aussitôt à l’esprit.

C'était en 1994, à Strasbourg, le professeur Jaeger exposait aux nombreux chirurgiens venus l'écouter les dernières techniques chirurgicales dans le domaine du genou ligamentaire. Son discours magistral raisonnait dans l'amphithéâtre lorsque quelques chirurgiens tentèrent de lui poser ou plutôt de lui opposer quelques questions… Après les avoir fait longuement attendre, le maître de conférence les ridiculisa en public. Au bout de quelques temps, il était clair que plus personne n'osait risquer la moindre question et son intervention se poursuivit sans interruption !

J'étais assis tout au fond de la grande salle en compagnie d'un confrère. J'avais l'étrange sensation que cet illustre personnage avait quelque chose à me dire, son regard s'attardait souvent sur moi et par moment, j'avais l'impression qu'il n'y avait que nous deux, qu'il ne parlait que pour moi. Un curieux sentiment m'envahissait doucement, il fallait que je lui parle. Tous ceux qui s'y risquaient se retrouvaient le bec dans l'eau, comment faire?

Plus le temps passait et plus cette sensation se renforçait, il voulait que je prenne la parole, j'en étais maintenant convaincu… Après avoir été très attentif à sa façon de "prendre contact" avec moi, je dus à nouveau me concentrer sur le contenu de ses dires et au bout de quelques minutes, une question me vint à l'esprit…

Tout autour de moi, les gens commentaient en chuchotant l'intolérance du professeur et les doutes m'envahirent… Et si je m'étais fait un film, comment cet homme, situé à une quarantaine de mètres de moi, au beau milieu d'une assemblée de thérapeutes en rangs serrés, pouvait-il m'inspirer ce sentiment, cette affinité ? J'expliquais donc à mon collègue, l'envie qui me tenaillait de poser une question… Sa réponse m'ayant encouragé, je levai le doigt au-dessus des têtes qui me cachaient en partie… Des dizaines de visages se tournèrent vers moi, les confrères gloussaient déjà de me voir aller à l'abattoir…

Le professeur Jaeger s'interrompit au beau milieu de sa phrase et fit signe que l'on me passe la micro et la terre s'arrêta de tourner le temps que cet accessoire atterrisse dans mes mains tremblantes… C'était bien la première fois qu'il ne faisait pas patienter un questionneur et à fortiori, qu'il s'interrompait…

Après avoir posé la dite question, somme toute banale, il me regarda et me montra du doigt pour dire:

-            Je vous remercie de votre intervention, c'était la question que j'attendais. (En m'envoyant un regard complice).

 

Je ne pus contenir un large sourire. Il reflétait l'immense émotion qui m'envahissait à cet instant et n'écoutais pas la réponse du maître tant j'étais rempli d'une profonde joie. C'était bien ça, il attendait ma question depuis le début, j'avais raison…

J'ai gardé cette anecdote pour moi…

 

Une autre fois, à Livingstone, dans le sud du Guatemala, je sirotais une "cerveza" avec mon Ami Yves. Il était 18h, le soleil inondait les cabanes en bois du petit village de pêcheurs quand un jeune homme blanc passa sur l'étroite bande de terre ocre qui faisait office de rue principale. Derrière lui, au même rythme s'étirait une foule de badauds en haillons. Certains d'entre eux semblaient faire office de gardes du corps. La scène était surprenante car tout le monde s'écartait avec respect sur leur passage.

Quelques heures plus tard, ils revinrent avec toujours ce "chef" qui menait la petite procession… Pas un regard pour nous mais toujours deux bières sur notre vieille table et les souvenirs qui nous enveloppent de bonheur dans les vapeurs de fumée et d'alcool.

Vers 23h, le type, accompagné de son "armée" repasse et Yves se lève subitement pour lui courir après et lui taper sur l'épaule. Voilà notre gaillard qui recule de deux mètres pour se mettre en garde, prêt à combattre ! Mon ami n'est d'ailleurs pas en reste car avec sa formation de karatéka, il est lui aussi prêt, la garde basse. Mais Yves le calme d'emblée en levant les mains en signe de paix. La seule question à laquelle Yves répond est si nous sommes de la C.I.A. ???

Une fois rassuré, il vient s'asseoir avec nous autour d'une petite table en bois à l'abri de la chaleur étouffante des tropiques.

Il nous explique qu'il nous a repéré depuis ce matin et qu'intrigué, il cherche à savoir qui nous sommes. Les réponses sont simples… Je suis kiné, il est le rebouteux du village, Yves a fait du karaté de haut niveau et il donne des cours d'arts martiaux sur la plage le soir… Inutile d'ajouter que nous avons passé quelques jours merveilleux à enseigner et surtout, à apprendre…

Un jeune adolescent raconta un jour à Yves cette histoire : Les âmes sont constituées de milliers de particules, un peu comme des gouttes d'eau… Le corps, lui est comparé à un verre d'eau. A la mort du corps, le verre se vide et les gouttes d'eau sont versées dans l'océan… Un océan de particules d'âmes… Quand un enfant naît, son verre d'eau est rempli dans l'océan et constitue sa nouvelle âme.

Le jeune homme expliqua à Yves que s'il y a quelques fois ces affinités entre deux êtres, c'est tout simplement parce que les deux personnes ont toutes deux les particules d'une même âme…

Ces affinités sont très rarement complètes ou pures… On pourrait même inventer une "échelle d'affinité" avec différents degrés.

En haut de l'échelle, il y a ce sentiment extraordinaire et si rare d'un amour pur. Les mots, les attitudes ou les comportements nécessaires à la communication classique deviennent superflus, on se comprend et c'est tout… En bas de l'échelle, On se sent peu attiré, voir pas du tout par quelqu'un et on en garde beaucoup sous le pied, il y a un côté que l'on ne connaît pas ou plutôt que l'on ne ressent pas…

Si l'affinité est grande, peu de temps est nécessaire.

Si, au contraire, l'affinité ou l'amour est restreint, ce que l'on ne peut ressentir, cette face obscure peut s'éclaircir avec le temps, On apprend alors à connaître les réactions, les comportements de l'autre. En fait, on apprend l'autre avec le temps...

Il faut parfois des années pour apprendre l'autre et pour ce faire, la société nous donne des armes redoutables… Ces armes s'appellent, la programmation neurolinguistique, l'ethnologie, l'étude du comportement, la psychologie et j'en passe… 

Avec Thérésa, le temps n'était pas nécessaire, J'en ressentais bien plus que les années qui se cachaient derrière ses yeux… 

FIN.